Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

Paris 24 août 1944

24 août 1944 - Paris 24 août 1944

Les combats du 24

 Ordre pour ce jour-là : «S’emparer de Paris…» Les colonnes s’ébranlent au petit jour dans la pluie.
Les deux groupements ne se réuniront plus que le lendemain au rond-point des Champs-Elysées. Pour suivre avec le Général celui du colonel Billotte, qui, en défilant par Limours et Arpajon, va rejoindre la grand’route d’Orléans, nous devons d’abord nous dégager des arrières du colonel de Langlade, dont les têtes débouchent dans la vallée de Chevreuse.
Accompagnées par un jeune Parisien venu nous réclamer la veille, Armand Bussard, ces dernières vont traverser Toussus-le-Noble, où elles cueilleront 400 boches, débouchés sur le plateau. Il faudra bien aborder quelque part la ceinture des 88 : là ils sont une demi-douzaine, épaulés par leurs mitrailleuses Flak. Tandis que Minjeonnet déborde, Massu attaque : il perd deux chars, un qui redescend à la dérive la côte qu’il vient d’escalader et qu’il doit canonner pour qu’il ne retombe pas en flammes sur la colonne. Son artillerie, le groupe Mirambeau, assomme méthodiquement les positions qui se sont maintenant dévoilées. Massu passe. Il est déjà 11 heures.

A Jouy-en-Josas, après avoir retrouvé Minjeonnet, il franchira la Bièvre presque sans s’en apercevoir, puis traversera de part en part le terrain de Villacoublay ; parallèlement à lui, aux lisières du bois de Meudon, on verra se hâter les chars allemands. A Clamart, un dernier barrage s’interposera entre sa hâte et toute l’agglomération qui l’attend.
Au matin, tout ceci n’est encore qu’en puissance. Nous déboîtons les derniers véhicules, déjà anonymes dans leur routine du combat, et prenons notre rocade.
Billotte, lui, a rencontré les premiers antichars devant Longjumeau, délogé une centaine de boches qui occupaient un petit coteau à gauche de la route. Il aborde la position principale, appuyée sur les deux chemins de Massy et de Wissous qui relient Palaiseau à Orly : une douzaine de 88 les garnissent, protégés par un dispositif continu. Le colonel Warabiot manœuvre Wissous par la droite, livre un combat dur, tandis qu’à gauche Buis pénètre le dispositif, a l’impression un instant qu’il perce, mais doit se rabattre sur la Croix-de-Berny, où se révèle la troisième résistance. Il est maintenant midi passé, le temps commence à s’éclaircir. Quelques mines truffent la route. Plusieurs centaines de prisonniers refluent en colonnes sous la garde des F.F.I., qui les parquent pour nous dans ces garages que connaissaient bien les amateurs de week-end. Le combat continue.
Maintenant il se déroule en pleine agglomération : un 88 placé à la Croix-de-Berny prolonge la prison de Fresnes, organisée en centre de résistance. Les Allemands l’ont garnie avec leurs condamnés militaires. Habillés de toile kaki, ces gens se battent bien : deux détails qui nous les feront prendre un instant pour nos anciens adversaires de l’Afrika Korps. Les 88 sifflent donc en enfilade sur 1 kilomètre, jusqu’au dos d’âne du carrefour d’Antony, après lequel ils continuent leur trajectoire un peu moins près du sol. Ce carrefour, tout le trafic qu’aucune force n’empê-chera ce jour-là de pousser vers l’avant l’embouteillerait irrémédiablement si un fusant heureux ne venait à point et comme par enchantement le faire dégager.
Nos obusiers et nos mortiers progressent par les ruelles, où traînent encore quelques chars boches, s’installent aux angles des maisons : leurs officiers, juchés aux fenêtres des derniers étages, règlent le tir dans un fracas de vitres et de cris. Car toute la population est de la partie : elle a fait le vide dans les champs de tir, mais reprend ses droits à l’enthou-siasme dès que l’ambiance est plus calme; la foule communie avec la bataille et ses acteurs, ceux-ci partagés entre l’émotion du retour et les exigences du métier.
Le soir tombe; le tir, quoique plus espacé, continue. Le groupement, qui combat et manœuvre depuis le jour, arrive à court d’essence. De l’autre côté, Massu a traversé Clamart et son délire, qui ouvre devant lui les barricades. Il a coiffé le pont de Sèvres : son anxiété pour la compagnie qu’il pousse de l’autre côté dure le temps pendant lequel normalement ce pont devrait sauter. Il ne saute pas : le groupement a pris pied sur la rive droite de la Seine. Puis, devant l’usine Renault, hérissée de tirs, il se cercle pour la nuit : il aura encore à se défendre contre une attaque venue de Versailles, qui blessera Rogiers puis sera vite ramenée au calme par ses lieutenants.
Paris ne semble pas pouvoir être atteint aujourd’hui.
Il est cependant extraordinairement proche. Des émissaires de toutes sortes nous arrivent, jeunes filles aux grands yeux décidés, conscientes avant tout de leur message ; garçons robustes ou fluets, pareillement certains de déjouer n’importe quel obstacle ; deux sapeurs-pompiers solides et sûrs que leur colonel a dépêchés à notre rencontre; jusqu’à d’aimables sceptiques qu’autrefois nous n’aurions jugés capables que de dilettantisme, mais qui maintenant versent au fonds commun l’appoint de leurs observations sans fièvre. S’ajoutant à tout cela, nous découvrons avec surprise le téléphone.
Nous apprenons donc que l’approche alliée a stimulé les ardeurs, les barricades se sont multipliées. Les F. F. I. sont arrivés à vider l’importante gare de l’Est de ses occupants, ils serrent de près la gare du Nord, ils déménagent ou font sauter des garages. Par contre, la réaction allemande autour du réseau des grandes artères s’accentue et, si la Préfecture résiste toujours, le Grand-Palais est incendié et repris par eux. Les bastions organisés par l’ennemi s’avèrent inattaquables. Epuisés par quatre jours de lutte inégale, les Parisiens nous pressent d’arriver.
Dans l’après-midi, le Général a fait lancer sur la Préfecture de Police un message : il y souligne sa propre hâte et qu’il met tout en œuvre pour ne pas perdre un instant. Le Piper cub de Callet et de Mantoux a déroulé jusqu’à Notre-Dame, en le zigzaguant fortement pour déjouer les balles, son vol, certes trop bas et poussif pour ce genre de sport. Il a vu le parvis désert, comme toutes les rues alentour ; dans la cour de la Préfecture, par contre, quelques silhouettes raccourcies par la perspective avaient basculé vers lui leurs visages : lorsqu’il s’est cru reconnu, il a lâché son bout de papier, puis est revenu, toujours en zigzaguant. Il a rapporté pas mal de balles, mais les silhouettes de ses deux occupants indemnes et souriantes.
Puis le Général a reporté son attention sur von Choltitz. Une fois terminé le combat avec les troupes en campagne qui masquaient le « Gross Paris », dont il était le gouverneur militaire, il allait devenir notre adversaire direct. Jusqu’ici, sa mission dans la stratégie générale du commandement allemand avait été de tenir ouverts les passages de la ville et ses ponts et de les faire sauter après le retrait des troupes combattantes, après avoir lui-même évacué ses propres services. Paralysé depuis quatre jours par l’insurrection de la capitale, il nous verra subitement, le 24, à ses portes sans que personne ait reflué par ses ponts : les Allemands, pas si bêtes, avaient préféré les forêts et les agglomérations moins denses de Saint-Germain et de Chatou à une capitale aux mains des « terroristes ». Quant aux renforts promis du nord, ils étaient pour le moins en retard. Von Choltitz avait complètement perdu pied.
Il lui était cependant toujours facile de mettre en œuvre la destruction des ponts… et quelques autres. Notre anxiété profonde durant ces heures, celle dont personne ne parlait, était l’apparition toujours possible à l’horizon de hautes, et lourdes, et noires volutes, les volutes qui feraient de Paris un autre Varsovie.
Le Général signifie par écrit au gouverneur allemand qu’il le rend personnellement responsable de toute atteinte aux monuments de Paris, quels qu’ils fussent. Ce message est confié à un volontaire, M. Petit-Leroy, qui, à la demande du général Chaban, s’est faufilé jusqu’à nous. Il repart, conduit par l’adjudant-chef du char du Général, qui a réclamé cette mission. Le message, hélas ! ne parviendra pas : tous deux trouveront la mort au cours de cette liaison hasardeuse, dont l’objet méritait à leurs yeux tous les sacrifices personnels.

*

A la tombée du soir, le combat de Fresnes touche à sa fin : il y a encore quelques chars dans les parages, mais les itinéraires secondaires qui se raccordent vers la porte de Gentilly offrent peut-être une chance immédiate. Le Général a promis aux Parisiens de ne pas perdre une seconde. Devant la Croix-de-Berny il piétine d’impatience, interroge tous ceux qui se présentent. Il affirme qu’il doit être possible de passer. Il aperçoit le capitaine Dronne : c’est l’homme qu’il lui faut. Il le secoue par le bras, lui montre la direction : « Passez par où vous voulez : Il faut entrer. – Si je comprends bien, mon Général, j’évite les résistances et ne m’occupe pas de ce que je laisse derrière moi. — C’est ça, droit sur Paris. »
La petite colonne, quelques chars et quelques half-tracks, disparaît dans le soir. Avec la nuit propice, elle suit son chemin. Les renseignements pris de carrefour en carrefour l’amènent plus à l’est qu’elle ne l’avait d’abord prévu : elle entre par la porte d’Italie. Par l’avenue d’Italie et quelques bouts de rues, la voilà boulevard de l’Hôpital. Au pont d’Austerlitz, elle traverse la Seine et par les quais elle se rabat sur l’Hôtel de Ville. Dronne s’inquiète de l’ampleur de la réception qui lui est faite, du grand salon tout éclairé où M. Bidault salue en lui l’armée attendue depuis quatre ans. Ces grands pans de lumière des fenêtres, qui reçoivent bientôt les rafales des mitrailleuses, éclairent en effet de façon indiscrète la place en dessous. Trois chars seulement — Romilly, Champaubert, Montmirail — avec deux sections d’infanterie et une du génie, s’y disposent en hérisson ; les F.F.I. se juchent sur le toit voisin pour faire le guet, mais il vaudrait mieux ne pas trop dévoiler notre faiblesse !
Puis Dronne, tout seul, va à la Préfecture de Police, où il est salué par M. Luizet, par le général Chaban et par l’indescriptible ovation des assiégés de la Cité, de nos éternels agents, désormais unis à jamais dans notre esprit à l’âme changeante de Paris, à sa paix comme à sa révolte.
C’est ainsi que le capitaine Dronne, administrateur colonial, grand chasseur de buffles devant l’éternel, fit après six ans d’absence sa rentrée dans la capitale.