Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

Paris- 25 août 1944

2e DB

La capitulation du « Gross Paris »

Et le 25 le soleil avait succédé aux averses. La route était libre.
Le Général a orienté ses colonnes. Le groupement Billotte, par la porte de Gentilly, la Cité universitaire, la rue Saint-Jacques, se base sur la Préfecture de Police, prêt à intervenir par la rue de Rivoli vers les Tuileries. Dio fournit deux sous-groupements : Noiret circulera par les boulevards extérieurs avant de remonter la Seine, dont il s’assurera les ponts, et Rouvillois,

par Montparnasse et les Invalides, a pour objectif la Chambre des députés. Langlade marchera du pont de Sèvres vers l’Etoile, prêt à redescendre sur la Concorde.
Par ces itinéraires, choisis comme pour des princes, le Général évitait dans un premier temps les bastions ennemis les plus durs pour converger vers un seul — le plus important : l’hôtel Meurice. Il allait droit à von Choltitz pour obtenir sa capitulation.
Les situations sont maintenant renversées. Après quelques combats, certes, mais sans coup férir, nous serons maîtres des grands itinéraires. Tout Paris vient à notre aide, depuis la mitraillette du F.F.I., qui débusque et collecte pour nous les prisonniers, jusqu’à la concierge, qui indique la cave où s’est réfugié l’adversaire. Au tour de l’Allemand de se barricader dans ses repaires.
Voilà partout les mêmes scènes : dans les colonnes qui se bousculent vers l’avant, seul le véhicule de tête a parfois à tirer. Lorsqu’il débouche, la place est encore vide : les Parisiens se pressent aux encoignures, aux rentrants des fenêtres. « Les voilà ! » Les plus hardis surgissent pour nous guider, pour nous indiquer le boche dans une ruelle ou un recoin. Et aussitôt derrière, surgie comme par magie, c’est la foule compacte dans son grand vent de folle et unanime détente, les enfants accrochés au char, qu’ils ne lâcheront sous aucun prétexte, même quand il tirera, les femmes dans leurs robes d’été, si jolies, si prodigues de baisers, les gens mûrs et jusqu’aux vieux solitaires devenus soudain démonstratifs. Cet enthousiasme, que n’effleurent pas les quelques balles qui partent encore des toits, nous gagne tous. On verra Duplay, arrêté avec ses trois chars, ô ironie ! par la grille du Luxembourg, la secouer furieusement de ses mains sous le feu. Et, place de la Concorde, le Sherman du sergent Bizien lancé à toute vitesse sur le Panther qui, de loin, lui est supérieur, l’éperonner, puis, tandis que l’autre ne peut ramener en ligne son canon trop long qui bute contre la caisse, envoyer à bout portant le coup que lui permet encore son canon plus court.
Le Général, avec son escadron de protection (qu’il enverra ensuite masquer le Luxembourg), est entré par la porte d’Orléans. La clameur de cette matinée l’a conduit par Denfert-Rochereau, où l’attend le général Chaban, jusqu’à la gare Montparnasse, dont, après que la petite colonne s’y fût engouffrée, notre détachement de circulation arrive par un tour de force à défendre la rampe. Puis nous nous retrouvons devant le silence des quais vides : pour une fois une gare sera un refuge contre la foule et le bruit !… L’aide immédiate du personnel du chemin de fer et des P.T.T. en fait aussitôt un poste de commandement, peut-être point très confortable, mais où au moins les liaisons sont assurées : pendant deux jours et une nuit, le téléphone ne nous y laissera pas l’ombre d’un répit !
Vers 10 heures, après avoir fait le point, il rejoint à la Préfecture le colonel Billotte. Celui-ci avait débouché au matin par la rue Monge et la rue Saint-Jacques sur le quai Saint-Michel, où la soudaine proximité de Notre-Dame avait rempli les yeux de ses hommes, les avait un instant fait se lever — brève, et familière, et calme éternité. Putz avait dégagé en le remontant le boulevard ; au carrefour Médicis, de Witasse avait d’un premier coup de canon démoli un Panther qui sortait du jardin, déconseillant ainsi à sa douzaine de congénères de se risquer hors de leur repaire et assurant l’itinéraire. Billotte s’était entre temps porté à la Préfecture et avait aussitôt envoyé un ultimatum à von Choltitz. En attendant la réponse, qui n’arrive pas, il dispose son groupement en trois colonnes près du Châtelet, paré à attaquer vers les Tuileries. A11 h. 30, le commandant de La Horie part en automitrailleuse confirmer l’ultimatum. A 13 heures, toujours sans réponse, l’attaque part sous sa direction : la foule, jusque-là familière, fait d’instinct place aux acteurs.

Le Meurice est terré entre le ministère de la Marine et les blocs de maisons du Continental, qui sont organisés défensivement ainsi que les ruelles perpendiculaires à la rue de Rivoli, où se sont tapies les voitures. En face, les Tuileries sont un petit camp retranché, épaulé de quelques chars lourds. La Concorde, à l’autre bout, est une arène vide prête à voir s’empoigner les lutteurs. Le combat dure une heure et demie, se développe à la grenade et à la mitraillette sous les arcades et dans les ruelles, défonce les halls des hôtels, s’amplifie avec nos chars à la Concorde et aux Tuileries, où ils se mesurent aux Panther, se répercute des fenêtres d’où Bizien, qu’on a vu éperonner un Panther à la Concorde, est tué d’une balle, Bénard avec son équipage est grenadé : trois fantômes à pied surgis d’une tourelle, brûlés, tout noirs, couverts de sang, défilent mécaniquement devant les postes ennemis sans que ceux-ci se ressaisissent pour tirer sur cette dantesque vision. Puis le Meurice cède : de la fumée des grenades fumigènes qui emplit le hall, Franjoux voit émerger une tête hagarde à laquelle il enjoint d’appeler ses congénères. Dix-sept officiers arrivent, mais le général allemand siège encore à l’étage au-dessus. Tous montent : La Horie, Karcher et Franjoux font irruption dans la salle où von Choltitz et son Etat-Major attendent debout.
Ce genre de secondes est toujours un peu composé. Le chauffeur de Branet, après s’être occupé de son capitaine qui avait mené l’attaque par la rue de Rivoli et qui vient d’être grenadé en pénétrant dans les rideaux noirs du Meurice, a suivi le mouvement. Parmi les boches, il avise la plus belle casquette : d’autorité, et malgré un mouvement de protestation offusquée, il s’en empare. L’ambulancière qui suit l’unité ne s’était jamais guérie du tenace pincement au cœur que lui valaient en 1940 les képis français portés par les voitures boches en trophées de radiateur. Branet lui avait promis pour son ambulance une casquette, et comme le capitaine est blessé (il est maintenant au poste de secours des Dames sociétaires de la Comédie-Française) il faut bien tenir à sa place cette promesse !

A travers la foule hostile, La Horie extirpe Choltitz et ses officiers du Meurice, les conduit à la Préfecture où le Général les attend et commence à s’impatienter. Il est 15 heures.
Pendant tout ce temps, les colonnes se sont répandues ailleurs sur leurs itinéraires, les attaques se sont développées sur les môles les plus gênants.
Au groupement Langlade, Langlois a nettoyé au matin les usines Renault, a allumé vingt-cinq camions qui s’en échappaient. Puis la marche s’est déroulée : avenue Vaillant, Porte Saint-Cloud, rue Michel-Ange, avenue Mozart, rue de la Pompe, avenue Victor-Hugo ; un char s’en détachait parfois pour curer une ruelle, brûler quelques véhicules apeurés. A peine a-t-elle été interrompue un instant lorsque les blockhaus de Longchamp, coriaces à nos éléments légers, ont nécessité la mise en batterie de l’artillerie.

L’immense drapeau tombant de la corniche de l’Arc de Triomphe est déployé à l’arrivée de la colonne : c’est en effaçant leurs silhouettes sous le feu parti du Majestic que les sapeurs-pompiers juchés là-haut retiennent la lourde toile que le vent commence à animer. Pendant que le sous-groupement occupe tout le cercle, Massu est allé saluer le Soldat Inconnu. Comme pour rejoindre sa bataille à celle que mène en bas La Horie, un coup perdu d’un Panther tiré de la Concorde passe en sifflant sous l’Arc de Triomphe : obéissant à l’injonction, la pointe se remet en marche, descend les Champs-Elysées et la liaison sera bientôt faite entre les détachements des deux groupes. Comme pour un rendez-vous, ils se rencontrent au Rond-Point.
Massu a encore attaqué le Majestic par la rue de Presbourg et l’avenue Kléber, dont il a fait sauter les barrages. Il a rencontré l’officier allemand venu au-devant de lui en parlementaire, obtenu la reddition de l’hôtel rendu odieux à tous par ses anciens locataires.
Noiret, parti au matin par les boulevards extérieurs, est remonté au pont de Grenelle. De là, il est passé sous la Tour Eiffel, il a déblayé le Champ-de-Mars, attaqué l’Ecole militaire : dur combat qui va durer cinq heures, dans lequel il a poussé ses chars, son génie d’assaut, ses fantassins à la grenade. Puis l’Ecole a capitulé.
Rouvillois, arrivé vers 9 heures aux Invalides, a mis son P.C. sous le n° 4 bis : « Conseil Supérieur de la Guerre », a lancé Billotte sur La Tour-Maubourg, dont ce dernier a forcé la cour et obtenu vers 11 heures la reddition. Il s’est porté lui-même vers le Quai d’Orsay : Affaires étrangères et Palais-Bourbon y sont jumelés, appuyés à la Seine, dont leur portion de quai a été isolée par des barricades. Le char du sous-lieutenant Bureau enfonce la première ; puis, sous un feu violent parti du ministère, il tombe. Bureau venait d’avoir au téléphone la voix de ses parents, leur avait annoncé qu’il était là, à les toucher, qu’il finissait de se frayer vers eux son passage. Puis, l’ordre ayant été immédiatement exécuté de mettre le feu à la maison, et à son voisin le Palais, les pompiers s’étaient présentés, impeccables, pour éteindre l’incendie : il avait fallu leur expliquer qu’ils ne devaient pas saboter notre travail.
Celui-ci devait être complété par l’artillerie, qui se mettait en batterie rue de Varenne, lorsque l’ordre arrive de suspendre l’attaque : von Choltitz avait capitulé.

*

Dans le grand salon de la Préfecture de Police, vers 15 heures, le général allemand avait été mis en présence du général Leclerc.
Il est impossible de faire justice à l’atmosphère qui régnait ce jour-là à la Cité : ceux qui n’y ont pas été doivent en faire leur deuil. Le va-et-vient est à son comble, circule des salons lustrés où les officiers couverts de cambouis ont étalé leurs cartes à la grande salle du banquet où M. Luizet traite une cinquantaine d’invités, sans oublier les couloirs et l’office, où les plus malins d’entre nous trouvent auprès des agents le traitement le plus royal. Le brouhaha général, où pas une phrase ne s’achève, est couvert périodiquement par les clameurs extérieures qui saluent les allées et venues et par la fanfare dans le puits de la cour étroite et profonde qui lui fait une puissante caisse de résonance.
L’arrivée des Allemands est annoncée par les remous et les « hou ! » de la rue, suivis d’un silence relatif. Le général Leclerc, après avoir goûté d’un plat, avait regagné le salon avec le colonel Billotte et trois ou quatre officiers. Il y avait reçu le général de la 4e Division d’infanterie américaine qui arrivait sur notre droite et qui va prendre à son compte la gare de Lyon et Vincennes. En même temps que von Choltitz entre le colonel Rol-Tanguy, chef des F.F.I. de Paris. Le général Chaban est dans la salle.
L’Allemand est de large circonférence. Sa chair blême fait des bourrelets sur son col; il s’éponge le front. Il semble peu maître de lui, ce qu’expliquent les circonstances et aussi le diagnostic que fera peu après notre médecin d’une crise d’angine de poitrine. Il fait un gros effort pour maintenir son attitude. A côté de lui, un colonel, le chef de ses transmissions, est maigre, jaune, absent.
Sur les termes de la capitulation, il ne fait qu’un commentaire : seule la garnison du « Gross Paris » est sous son autorité, les autres ne peuvent être déclarés « hors la loi » s’ils n’obtempèrent pas à son ordre de déposer les armes.

Aussitôt après la signature, le Général emmène von Choltitz dans son scout-car au P.C. Montparnasse : les officiers allemands de son Etat-Major suivront dans un camion de la Préfecture. Il reste à mettre en œuvre la capitulation.
A Montparnasse, des missions mixtes sont distribuées : à un officier français sera adjoint un Allemand qui portera à chaque bastion l’ordre signé de leur général d’avoir à déposer les armes. Sans autre moyen qu’une Jeep et un chauffeur, parfois un guide, ces paires partent vers leurs fortunes diverses, au sein d’une foule peu tendre aux uniformes prisonniers. Mantoux cueille aussi le Palais-Bourbon.
Au Luxembourg, dont la porte s’est refermée sur lui, le colonel Crépon parlemente deux heures entre un commandant hésitant et une troupe de S.S. aux allures sournoises éparpillée à ses postes de combat. La «mise hors la loi » les décide mollement à s’approcher, à jeter en tas leurs armes.
De la Kriegsmarine, le lieutenant Boris voit sortir des tranchées et des chevaux de frise 300 hommes qu’il faudra désarmer : la difficile traversée de Paris de cette colonne cornaquée par le seul char du capitaine Hargous bute avenue Victor-Hugo dans l’inévitable échauffourée où elle se décime.
A Palaiseau, Laferrière restera toute la nuit : les deux chefs à qui il a affaire, l’un d’infanterie, l’autre de D.C.A., ne sont d’accord que sur un point, c’est qu’ils n’ont aucun ordre à recevoir de von Choltitz. Lorsque, au petit matin, leurs troupes encore cohérentes eurent enfin rassemblé leurs armes, l’officier de D.C.A., après lui en avoir demandé l’autorisation, se retirait de six pas pour se dégoupiller une grenade sur le ventre.
L’officier allemand qui accompagnait Joubert, après avoir été accueilli de loin par ses compatriotes aux cris de traître et de lâche, lorsqu’il voulut quand même s’avancer fut abattu en même temps qu’un officier F.F.I. qui le guidait : Joubert ne s’en tirait que par une savante utilisation du terrain.
Py, enfin, retenu prisonnier à Vincennes, y commençait une odyssée qui le menait de Q.G. en Q.G. jusque dans la Somme, où seulement le commandement allemand se décidait à lui reconnaître la qualité de parlementaire. Mais, comme il en avait trop vu, il était encore dirigé (cette fois les yeux bandés) sur l’Ecole des cadres de Metz, où il restera une semaine l’hôte du commandant avant de reprendre le chemin des lignes américaines.

Le général de Gaulle

Ces paires mixtes partaient vers leurs destins respectifs, tandis que von Choltitz, qui avait signé les ordres dont elles étaient munies, attendait avec quelques-uns de ses officiers les voitures qui allaient les emmener. Au bout d’un quai vide, ils fumaient des cigarettes, accroupis sur leurs valises : groupe désœuvré et un peu las dans les dernières minutes qui précèdent la banalité d’un départ, même quand ce départ met fin sans ménagement à quatre ans d’une orgueilleuse et brutale illusion. L’attention s’est déjà détournée d’eux. En rentrant à Paris, le général de Gaulle s’arrête au P. C. de la gare Montparnasse. Depuis hier après-midi, il guette le moment où il pourra se retrouver à Paris avec les premières avant-gardes.
La grande silhouette apparaît aux grilles. Le regard croise sans les voir les uniformes ennemis. Dans le groupe qui le reçoit voici son fils, enseigne à notre régiment de fusiliers marins : il l’embrasse. Puis il s’assied à la table dressée face au ruban des rails qui sortent du hall déjà sombre vers un pan de ciel.
Le général Leclerc lui expose les événements de la journée, lui donne à lire le texte de la capitulation : il peut lui rendre compte que l’essentiel de sa mission est accompli.
La première nuit à Paris, chacun la passera encore à son poste, sur le macadam de l’Etoile, sous les arcades de la rue de Rivoli, dans les allées du Bois de Boulogne. Les premiers paquets de prisonniers n’arrivent qu’à la tombée du jour ; d’autres ne sont pas encore désarmés ; d’autres résistent encore : au total, plus de 12.000 hommes de troupes régulières et encadrées, auxquels s’ajoutent pas mal d’irréguliers sur les toits et sur nos arrières. Les combats continuent à Vincennes et à La Villette. Dans les quartiers où nous sommes, beaucoup de petites bougies ou de lampes à acétylène brûleront derrière le volet le plus proche, puis les conversations, un peu recrues de fatigue, se poursuivront dans la nuit. Ailleurs, Paris s’endort dans le noir de ses rues vides.
Le 26, tandis que Roumianzoff occupe la gare du Nord, une partie de la Division se regroupe à l’Etoile, au Rond-Point, à la Concorde et à Notre-Dame. Le général de Gaulle arrive à l’Etoile vers 15 heures. Il salue le Soldat Inconnu, puis entreprend à pied sa descente extraordinaire dans les Champs-Elysées, dans la mer des visages transfigurés, dans l’immense acclamation de la France.