Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

Libération de Paris – 2

 

PARIS

LE SCEAU DE LA LIBÉRATION
 (extrait de ” LA 2E DB – Général Leclerc – EN FRANCE – combats et combattants” – ©1945)

Les combats du 24

 

 

 

 24 août. — Ordre pour ce jour-là : «S’emparer de Paris…» Les colonnes s’ébranlent au petit jour dans la pluie.
Les deux groupements ne se réuniront plus que le lendemain au rond-point des Champs-Elysées. Pour suivre avec le Général celui du colonel Billotte, qui, en défilant par Limours et Arpajon, va rejoindre la grand’route d’Orléans, nous devons d’abord nous dégager des arrières du colonel de Langlade, dont les têtes débouchent dans la vallée de Chevreuse.
Accompagnées par un jeune Parisien venu nous réclamer la veille, Armand Bussard, ces dernières vont traverser Toussus-le-Noble, où elles cueilleront 400 boches, débouchés sur le plateau. Il faudra bien aborder quelque part la ceinture des 88 : là ils sont une demi-douzaine, épaulés par leurs mitrailleuses Flak. Tandis que Minjeonnet déborde, Massu attaque : il perd deux chars, un qui redescend à la dérive la côte qu’il vient d’escalader et qu’il doit canonner pour qu’il ne retombe pas en flammes sur la colonne. Son artillerie, le groupe Mirambeau, assomme méthodiquement les positions qui se sont maintenant dévoilées. Massu passe. Il est déjà 11 heures.

A Jouy-en-Josas, après avoir retrouvé Minjeonnet, il franchira la Bièvre presque sans s’en apercevoir, puis traversera de part en part le terrain de Villacoublay ; parallèlement à lui, aux lisières du bois de Meudon, on verra se hâter les chars allemands. A Clamart, un dernier barrage s’interposera entre sa hâte et toute l’agglomération qui l’attend.
Au matin, tout ceci n’est encore qu’en puissance. Nous déboîtons les derniers véhicules, déjà anonymes dans leur routine du combat, et prenons notre rocade.
Billotte, lui, a rencontré les premiers antichars devant Longjumeau, délogé une centaine de boches qui occupaient un petit coteau à gauche de la route. Il aborde la position principale, appuyée sur les deux chemins de Massy et de Wissous qui relient Palaiseau à Orly : une douzaine de 88 les garnissent, protégés par un dispositif continu. Le colonel Warabiot manœuvre Wissous par la droite, livre un combat dur, tandis qu’à gauche Buis pénètre le dispositif, a l’impression un instant qu’il perce, mais doit se rabattre sur la Croix-de-Berny, où se révèle la troisième résistance. Il est maintenant midi passé, le temps commence à s’éclaircir. Quelques mines truffent la route. Plusieurs centaines de prisonniers refluent en colonnes sous la garde des F.F.I., qui les parquent pour nous dans ces garages que connaissaient bien les amateurs de week-end. Le combat continue.
Maintenant il se déroule en pleine agglomération : un 88 placé à la Croix-de-Berny prolonge la prison de Fresnes, organisée en centre de résistance. Les Allemands l’ont garnie avec leurs condamnés militaires. Habillés de toile kaki, ces gens se battent bien : deux détails qui nous les feront prendre un instant pour nos anciens adversaires de l’Afrika Korps. Les 88 sifflent donc en enfilade sur 1 kilomètre, jusqu’au dos d’âne du carrefour d’Antony, après lequel ils continuent leur trajectoire un peu moins près du sol. Ce carrefour, tout le trafic qu’aucune force n’empê-chera ce jour-là de pousser vers l’avant l’embouteillerait irrémédiablement si un fusant heureux ne venait à point et comme par enchantement le faire dégager.
Nos obusiers et nos mortiers progressent par les ruelles, où traînent encore quelques chars boches, s’installent aux angles des maisons : leurs officiers, juchés aux fenêtres des derniers étages, règlent le tir dans un fracas de vitres et de cris. Car toute la population est de la partie : elle a fait le vide dans les champs de tir, mais reprend ses droits à l’enthou-siasme dès que l’ambiance est plus calme; la foule communie avec la bataille et ses acteurs, ceux-ci partagés entre l’émotion du retour et les exigences du métier.
Le soir tombe; le tir, quoique plus espacé, continue. Le groupement, qui combat et manœuvre depuis le jour, arrive à court d’essence. De l’autre côté, Massu a traversé Clamart et son délire, qui ouvre devant lui les barricades. Il a coiffé le pont de Sèvres : son anxiété pour la compagnie qu’il pousse de l’autre côté dure le temps pendant lequel normalement ce pont devrait sauter. Il ne saute pas : le groupement a pris pied sur la rive droite de la Seine. Puis, devant l’usine Renault, hérissée de tirs, il se cercle pour la nuit : il aura encore à se défendre contre une attaque venue de Versailles, qui blessera Rogiers puis sera vite ramenée au calme par ses lieutenants.
Paris ne semble pas pouvoir être atteint aujourd’hui.
Il est cependant extraordinairement proche. Des émissaires de toutes sortes nous arrivent, jeunes filles aux grands yeux décidés, conscientes avant tout de leur message ; garçons robustes ou fluets, pareillement certains de déjouer n’importe quel obstacle ; deux sapeurs-pompiers solides et sûrs que leur colonel a dépêchés à notre rencontre; jusqu’à d’aimables sceptiques qu’autrefois nous n’aurions jugés capables que de dilettantisme, mais qui maintenant versent au fonds commun l’appoint de leurs observations sans fièvre. S’ajoutant à tout cela, nous découvrons avec surprise le téléphone.
Nous apprenons donc que l’approche alliée a stimulé les ardeurs, les barricades se sont multipliées. Les F. F. I. sont arrivés à vider l’importante gare de l’Est de ses occupants, ils serrent de près la gare du Nord, ils déménagent ou font sauter des garages. Par contre, la réaction allemande autour du réseau des grandes artères s’accentue et, si la Préfecture résiste toujours, le Grand-Palais est incendié et repris par eux. Les bastions organisés par l’ennemi s’avèrent inattaquables. Epuisés par quatre jours de lutte inégale, les Parisiens nous pressent d’arriver.
Dans l’après-midi, le Général a fait lancer sur la Préfecture de Police un message : il y souligne sa propre hâte et qu’il met tout en œuvre pour ne pas perdre un instant. Le Piper cub de Callet et de Mantoux a déroulé jusqu’à Notre-Dame, en le zigzaguant fortement pour déjouer les balles, son vol, certes trop bas et poussif pour ce genre de sport. Il a vu le parvis désert, comme toutes les rues alentour ; dans la cour de la Préfecture, par contre, quelques silhouettes raccourcies par la perspective avaient basculé vers lui leurs visages : lorsqu’il s’est cru reconnu, il a lâché son bout de papier, puis est revenu, toujours en zigzaguant. Il a rapporté pas mal de balles, mais les silhouettes de ses deux occupants indemnes et souriantes.
Puis le Général a reporté son attention sur von Choltitz. Une fois terminé le combat avec les troupes en campagne qui masquaient le « Gross Paris », dont il était le gouverneur militaire, il allait devenir notre adversaire direct. Jusqu’ici, sa mission dans la stratégie générale du commandement allemand avait été de tenir ouverts les passages de la ville et ses ponts et de les faire sauter après le retrait des troupes combattantes, après avoir lui-même évacué ses propres services. Paralysé depuis quatre jours par l’insurrection de la capitale, il nous verra subitement, le 24, à ses portes sans que personne ait reflué par ses ponts : les Allemands, pas si bêtes, avaient préféré les forêts et les agglomérations moins denses de Saint-Germain et de Chatou à une capitale aux mains des « terroristes ». Quant aux renforts promis du nord, ils étaient pour le moins en retard. Von Choltitz avait complètement perdu pied.
Il lui était cependant toujours facile de mettre en œuvre la destruction des ponts… et quelques autres. Notre anxiété profonde durant ces heures, celle dont personne ne parlait, était l’apparition toujours possible à l’horizon de hautes, et lourdes, et noires volutes, les volutes qui feraient de Paris un autre Varsovie.
Le Général signifie par écrit au gouverneur allemand qu’il le rend personnellement responsable de toute atteinte aux monuments de Paris, quels qu’ils fussent. Ce message est confié à un volontaire, M. Petit-Leroy, qui, à la demande du général Chaban, s’est faufilé jusqu’à nous. Il repart, conduit par l’adjudant-chef du char du Général, qui a réclamé cette mission. Le message, hélas ! ne parviendra pas : tous deux trouveront la mort au cours de cette liaison hasardeuse, dont l’objet méritait à leurs yeux tous les sacrifices personnels.

*

A la tombée du soir, le combat de Fresnes touche à sa fin : il y a encore quelques chars dans les parages, mais les itinéraires secondaires qui se raccordent vers la porte de Gentilly offrent peut-être une chance immédiate. Le Général a promis aux Parisiens de ne pas perdre une seconde. Devant la Croix-de-Berny il piétine d’impatience, interroge tous ceux qui se présentent. Il affirme qu’il doit être possible de passer. Il aperçoit le capitaine Dronne : c’est l’homme qu’il lui faut. Il le secoue par le bras, lui montre la direction : « Passez par où vous voulez : Il faut entrer. – Si je comprends bien, mon Général, j’évite les résistances et ne m’occupe pas de ce que je laisse derrière moi. — C’est ça, droit sur Paris. »
La petite colonne, quelques chars et quelques half-tracks, disparaît dans le soir. Avec la nuit propice, elle suit son chemin. Les renseignements pris de carrefour en carrefour l’amènent plus à l’est qu’elle ne l’avait d’abord prévu : elle entre par la porte d’Italie. Par l’avenue d’Italie et quelques bouts de rues, la voilà boulevard de l’Hôpital. Au pont d’Austerlitz, elle traverse la Seine et par les quais elle se rabat sur l’Hôtel de Ville. Dronne s’inquiète de l’ampleur de la réception qui lui est faite, du grand salon tout éclairé où M. Bidault salue en lui l’armée attendue depuis quatre ans. Ces grands pans de lumière des fenêtres, qui reçoivent bientôt les rafales des mitrailleuses, éclairent en effet de façon indiscrète la place en dessous. Trois chars seulement — Romilly, Champaubert, Montmirail — avec deux sections d’infanterie et une du génie, s’y disposent en hérisson ; les F.F.I. se juchent sur le toit voisin pour faire le guet, mais il vaudrait mieux ne pas trop dévoiler notre faiblesse !
Puis Dronne, tout seul, va à la Préfecture de Police, où il est salué par M. Luizet, par le général Chaban et par l’indescriptible ovation des assiégés de la Cité, de nos éternels agents, désormais unis à jamais dans notre esprit à l’âme changeante de Paris, à sa paix comme à sa révolte.
C’est ainsi que le capitaine Dronne, administrateur colonial, grand chasseur de buffles devant l’éternel, fit après six ans d’absence sa rentrée dans la capitale.

EXTRAIT DE L'HONNEUR DE COMMANDER DU GÉNÉRAL CALLET

EXTRAIT DE L’HONNEUR DE COMMANDER DU GÉNÉRAL CALLET
(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

“24 août, ce matin, pas de soleil.

Une aube livide, un ciel bas, sans horizon. Et la pluie, qui avait cessé de tomber durant la nuit, reprit avec les premières lueurs du jour.

Sur la route qui borde le “terrain”, les blindés foncent, soulevant des trombes d’eau et de boue. Avec Etienne, mon observateur habituel, nous les regardons, ces chars, avec un sentiment d’envie. Eux, du moins, ne sont pas arrêtés par la pluie et la brume.

Ce soir, demain au plus tard, ils pénètreront dans la capitale, ils seront vainqueurs, alors que l’escadrille, rivée “au sol par la tempête, verra la victoire sans y participer. Pas d’éclaircies dans la matinée. La pluie tombe toujours, fine, pénétrante, engluant les appareils sur le terrain. Vers 13 heures, une jeep ruisselante de pluie, stoppe devant le P.C. de l’escadrille. Un officier de liaison de l’artillerie divisionnaire – le capitaine Righini – en descend, paraît chercher un instant, puis se dirige vers notre groupe. Et voici que nous recevons la mission attendue, mais inespérée.

“A l’approche de nos blindés, la capitale s’est soulevée. Retranchés dans leurs îlots, les Résistants tiennent tête à l’Allemand et fixent des forces adverses importantes. C’est la Préfecture de Police qui dirige les opérations et qui subit le choc principal des forces allemandes.

Les agents tiennent héroïquement, mais ignorent l’avance fulgurante de Leclerc et la prochaine arrivée de ses blindés. Des émissaires ont franchi les lignes, atteint le P C. du général où ils dépeignent la situation dramatique de ceux qui combattent dans Paris et qu’il faut à tout prix rassurer.” Pas de moyen radio. La chasse ? trop longue à déclencher… Il ne reste à la disposition du général que ce petit “Cub” auquel sera confié le soin d’aller lancer sur la Préfecture de Police un message annonçant l’arrivée des troupes françaises. Telle est la mission demandée. Bien sûr, les possibilités de notre appareil sont faibles. Pas de blindage.Vitesse… sans rapport avec celle de a chasse ennemie.

Foin de tout cela, il ne s’agit pas de discuter des caractéristiques réglementaires, mais de réussir. Je demande un volontaire pour remplir les fonctions d’observateur. Sans attendre une seconde, Etienne se présente : l’équipage est prêt. Cependant, sous l’averse qui continue, le terrain devient impraticable.

Je tente de partir seul. Peine perdue : les rafales de vent et d’eau sont d’une telle violence que toute navigation sur cet appareil devient impossible. Il est 14 heures. Je me pose, découragé. Attendre. Il faut attendre l’éclaircie, tandis que les blindés passent en trombe et se rapprochent de la ligne de combat.

A 15 heures, sous le vent d’ouest qui balaye les nuages, une éclaircie sensible semble poindre dans la direction de Paris. Nous parvenons à décoller, avec difficulté, et rejoignons Arpajon, petit village qu’ont dépassé depuis peu les chars du premier échelon Et voici qu’à nouveau, l’ordre nous parvient de partir coûte que coûte, en profitant de l’amélioration des conditions atmosphériques, aussi brève soit elle. Etienne me regarde silencieusement. Je comprends, sans qu’il ajoute un mot, ce que signifie son regard : la mission, la mission la plus difficile, la plus périlleuse que l’on nous ait jamais confiée.

La chasse allemande encore active, la D.C.A., la descente sur l’objectif… Dans une heure, les jeux seront faits : vivants ou morts, disparus ou prisonniers, dans la victoire qui s’annonce.” ** “Nous revêtons nos parachutes, bouclons nos ceinturons. Je regarde ma montre. Je me recueille un instant : “Seigneur, je remets mon âme entre vos mains”. Il est 16 heures. Sur notre carte, l’itinéraire bien simple, en somme. Et dans ce Paris qu’il connaît à merveille, Etienne me guidera dans la descente sur la Préfecture de Police. Le moteur chauffe rapidement. Je m’installe au poste pilote.

Etienne s’assied derrière moi. Avant le décollage, je regarde avec avidité cette terre, ce sol sur lequel nous sommes vivants et forts. Cette phrase du chant des Francs me revient à la mémoire : “Les heures de la vie s’écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir.” Je trouve qu’il est difficile de sourire. Les équipages se sont rassemblés, sur la piste d’envol, au garde-à-vous, comme dans une haie d’honneur.

Le Cub, plein gaz, bondit sur la bande de la prairie… Les pouces se lèvent, oui, bonne chance, et que le “Seigneur vous garde”. Le ciel s’est dégagé. Un soleil d’été réchauffe la campagne. Au sol, nos chars aux panneaux roses jalonnent la ligne avancée du combat. Ils sont désormais derrière nous. Maintenant, c’est la terre hostile. Chaque instant, chaque minute peuvent cacher une embûche. Nous avons pénétré dans le royaume interdit, en pointe d’avant-garde… Au trouble, à l’inquiétude du départ succèdent un calme étrange, une volonté déterminée : il faut vaincre … et vivre.

Nous naviguons dans un silence absolu. Je joue avec les nuages. Dedans, dehors, la brume, le ciel bleu. Avec un spectacle dont chaque minute augmente la beauté. Dans une sorte d’extase, je répète au micro les phrases de Montherlant : “Savoir enfin ce qui compte et ce qui ne compte pas”. J’entends Etienne enchaîner : “Nous en tenir ces clartés que nous allons délimiter sous le soleil de la mort”.

Le soleil de la mort, oui, c’était cela, une sorte de griserie qui nous gagnait insensiblement, éliminait toute sensation de danger, rendait doux tout départ pourvu qu’il fut rapide. Je me sens invulnérable, protégé par des forces qui me dépassent. Invulnérable, dans la beauté de ce soir d’été. Je ne veux pas mourir, je ne peux pas mourir. Je repousse la mort, car je peux vivre dans cette campagne où la vie semble si douce.

Soudain à l’horizon, une ligne de toits qui miroitent : la banlieue. Paris ? Paris avec ses dômes, avec ses flèches. Au nord, le Sacré-Coeur. Paris que nous avions quitté depuis si longtemps, ville de nos illusions, de nos rêves et de notre jeunesse. Paris était là, comme endormie. Et, de toute la division, nous étions les premiers à avoir le privilège de contempler le visage de la bien-aimée, les premiers à lui offrir notre hommage amoureux. A nos pieds, le dôme doré des Invalides, la Cité, Notre-Dame. Nous regardons de tous nos yeux, oubliant tout danger, fascinés par ce spectacle espéré, mais qui nous paraît insolite, peut-être quelques secondes avant la fin… Nunc dimittis…

Je reconnais le Panthéon, la Préfecture de Police. Etienne me confirme l’objectif que nous survolons, à la verticale. Maintenant il faut descendre. Attention, je “pique”. L’avion bascule, vire, plonge en tombant comme une feuille morte. Pour tromper l’adversaire, il faut apparaître comme un avion désemparé, allant s’écraser sur la Seine. Tout se passe bien. Pas de réaction. Dans les rues, personne. Un silence étonnant…

Je fixe l’objectif intensément. La cour de la Préfecture… Le parvis de Notre-Dame sur lequel un homme agite un fanion. La Seine, calme et tranquille. Sur le bas-port, ô miracle, dans la solitude du moment, un couple d’amoureux… La descente continue. Rien, pas un coup de feu. L’altimètre décroît. Voila, nous sommes a quelques mètres au-dessus des flèches de Notre-Dame, je redresse brutalement, en amorçant un virage circulaire autour de la Préfecture de Police, rasant les toits. “Message lancé”, hurle Etienne dans le “biglophone”. Je vois la banderole couleur d’or se dérouler. Mission remplie.

Il faut maintenant remonter mais… mais de la rive gauche, des mitrailleuses entrent en action. Comme des frelons, les traceuses passent devant l’appareil qui tente, lentement, de reprendre l’altitude nécessaire pour échapper au tir. Mais le “tir” est mal ajusté. L’adversaire surestime notre vitesse et sa correction, trop forte, fait passer la nappe de feu devant le fuselage.

Si je continue ma montée, il corrigera son tir qui deviendra fatal. Ma décision est prise : je rentre les épaules et je pique à mort sur les toits. En sentant l’avion basculer, Etienne me croit blessé, et, pour redresser, saisit la double commande de l’appareil. Je n’ai pas compris : j’imagine que les commandes ne répondent plus, sectionnées par le feu. Une seconde, deux secondes que sais-je ? Je réalise enfin et hurle à Etienne de tout lâcher, que je suis sain et sauf. Ca y est, bravo, l’appareil repart, je file au ras des toits… le tir s’arrête ! Nous piquons vers le sud, mais le tir reprend. Kremlin-Bicêtre, l’appareil est touché. Dans le crépitement des armes, l’essaim des traceuses nous entoure. Des trous dans les plans, un choc violent au train d’atterrissage, mais le moteur tourne toujours et l’avion continue sa route éperdue.

A droite, à gauche, en zig-zag, les tirs s’arrêtent, puis reprennent à Villejuif, à Arcueil, à Cachan, et je me demande si se tairont jamais ces mitrailleuses qui donnent l’impression de cracher de toutes parts. Nous quittons les toits, pour le vergers de banlieue. Nous volons à quelques mètres d’altitude. Le tir s’arrête. Là, tout près, derrière la crête qui se rapproche, c’est Montlhéry. Hurrah, ce sont les chars aux panneaux roses. Nos chars. Contact radio. Le P.C. du général est tout près d’ici, à Longjumeau. Une prairie me paraît accueillante. Allez, tout est fini. Nous atterrissons. “Mission remplie” . A l’atterrissage, clac, cheval de bois. L’avion se couche sur une aile : je ne m’étais pas aperçu que le train d’atterrissage avait été arraché par une explosion. Nous sautons de l’appareil vers lequel se précipitent les mécaniciens qui nous serrent dans leurs bras. Nous voici au P.C. où le général nous reçoit chaleureusement. Etienne fait un rapport détaillé de la mission, avec tous les renseignements qu’il a pu recueillir.

Le général et les officiers de son état-major nous écoutent attentivement. Voilà, c’est terminé. Leclerc nous félicite avec émotion et nous nous retirons sous les regards envieux et admiratifs de nos camarades. Sur la route de Longjumeau, les blindés foncent. Nous répondons en agitant les bras aux signaux des chefs de chars. Oui, les gars, nous étions dans Paris, il y a quinze minutes et nous voici de retour… A présent nous réalisons tout le danger couru et la Baraka qui nous a protégés. Je ris en regardant l’avion criblé de balles.

Je ris en répondant aux questions que l’on me pose. Je ris d’un rire nerveux, étrange, comme si j’avais perdu la raison En compagnie d’Etienne, je m’assieds sur le bord de la route. Salut, les chars maintenant, nous sommes à égalité, et nous pouvons participer à votre triomphe. Ce soir, demain ? Dans leur suite, un convoi hétéroclite de voitures civiles qui, bloquées par les événements, essayent de rejoindre Paris dans notre sillage. Des filles en short sourient aux soldats qui passent. Le canon gronde, tout près, là, derrière ces petits boqueteaux. Une guinguette a rouvert ses portes. La mélodie d’une vieille rengaine est interrompue par les brèves rafales des armes automatiques. On se bat à Wissous. On se bat à Verrières. On se bat déjà plus loin, presque aux portes de Paris. On se bat à la Croix-de-Berny.

On se bat avec une rage grandissante sur tous ces axes qui convergent vers Paris. On se bat, frémissants d’impatience, comme si ces résistances qui barrent la route, avaient juré de nous faire arriver en retard au rendez-vous que la capitale nous avait fixé. Avec le crépuscule, la dernière mission au P.C…., à Longjumeau, signalant que nos chars poussaient toujours de l’avant, par saccades, arrêtés à intervalles réguliers par des centres de résistance placés aux points névralgiques. Le soir tombe ; quelques fumées dans le lointain tendent un voile qui précède celui des ténèbres.

La nuit, tous les équipages sont rassemblés pour écouter les nouvelles qui se précisent … Nos chars sont à la porte d ‘Italie. Nos chars pénètrent dans Paris. . . “Le Champaubert ” est à 1 ‘Hôtel de Ville.. . Mais la nuit est tombée impénétrable. Et nous nous allongeons sur le sol en pensant que la lutte reprendrait demain, sous le soleil de la Victoire et de la Libération.

LA PARTICIPATION DE LA 2E DB DU GÉNÉRAL LECLERC À LA LIBÉRATION DE PARIS

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

LA PARTICIPATION DE LA 2ème DB DU GÉNÉRAL LECLERC A LA LIBÉRATION DE PARIS

 

TÉMOIGNAGE

Par le général Alain de Boissieu Général d’armée, ancien Grand Chancelier de la Légion d’Honneur, Compagnon de la Libération, Chancelier de l’Ordre de la Libération.

Quand s’est négociée la participation de la 2ème DB à la libération de Paris ? Le 6 décembre 1943 le général Leclerc m’a envoyé de Temara (son Q.G.) à Alger avec une lettre pour le général de Gaulle disant : ” par une indiscrétion j’ai su qu’un memorandum du Comité français de Libération nationale aux Alliés (Churchill, Staline et Roosevelt) avait mentionné qu’il fallait qu’une division blindée française participe à la libération de Paris. En conséquence notre division serait tout à fait apte pour remplir cette mission mais il nous manque encore un certain nombre de matériels, dont toute notre artillerie et tout un régiment de tanks-destroyers. Il faut que le général de-Gaulle-le-sache.

En fait, dans ce memorandum du 18 septembre 1943 la définition des forces françaises pour la libération de la France ainsi que les projets d’administration française sont écrits noir sur blanc avec prière aux Grands Alliés de bien vouloir répondre aux questions que posaient -à l’époque- les généraux de Gaulle et Giraud coprésidents du CFLN (1) car ce memorandum est signé des deux. Le fait que le memorandum ait été signé des deux responsables avait incontestablement évité aux entourages d’utiliser les projets comme éléments des dissensions entre les deux chefs.

Tout le monde a fait front sur ce memorandum et ceux qui avaient des amis américains ou anglais à l’État-major du commandement allié disaient : ” mais pourquoi ne répondez-vous pas à ce memorandum ” ? ” Navrés, répondaient-ils. Churchill est tout prêt à répondre, c’est Roosevelt qui se met en travers “. Roosevelt croyait encore qu’il arriverait, avec la manoeuvre de Laval, à faire réunir le Parlement à Paris et que ce serait le Parlement qui confierait, éventuellement, les pouvoirs au général de Gaulle, pour qu’on reste en définitive fidèle au Maréchal.

Ce dont le général de Gaulle ne voulait à aucun prix : ” Les Résistants, disait-il, vont protester. Pour le moment je les commande mais si on leur fait un coup pareil, ils vont faire comme à Alger avec l’expédient Darlan “. Staline, lui, était tout prêt à répondre au memorandum mais cela n’arrangeait pas le Général, car Staline aurait mis le pavé dans la mare.

Les deux grands que cela intéressait c’était Churchill et Roosevelt étant donné les forces qui allaient agir dans cette partie de l’Europe. Le général de Gaulle était évidemment au courant des projets de débarquements mais seulement dans leurs grandes lignes. On ne lui avait pas dit où on ferait l’effort principal, ce qui était archi-secret, en Haute-Normandie ou en Basse-Normandie ?

Les alliés gardaient le secret total mais le général de Gaulle s’en doutait. Il avait été contre l’idée de Churchill de pousser par l’Italie en direction du Brenner et de l’Autriche pour attaquer l’Allemagne par le sud. Le général de Gaulle n’était pas favorable à cette stratégie en disant : ” les difficultés que nous avons connues du fait de l’arc alpin sont considérables, on vient de voir d’ailleurs, dans le sud de l’Italie que les montagnes pouvaient arrêter la progression de grandes unités modernes, motorisées et blindées, en conséquence, ce serait un mauvais choix stratégique. De plus, je veux que la Résistance française et la population française participent à leur libération “. Il était donc de l’avis des américains : plutôt un débarquement par le sud et un débarquement par le nord, le tout se rejoignant pour aller ensuite attaquer l’Allemagne.

Dans ce memorandum il était également question de la participation de la Résistance française à la manoeuvre générale. Les forces de sabotage de la résistance et celles des maquis devaient se mettre à la disposition du commandant en chef pour empêcher les réserves allemandes d’arriver sur les lieux de débarquement, ce qui s’est passé. Je crois que dans ce memorandum il était prévu aussi qu’un certain nombre de plans de sabotage soient exécutés avec les Alliés pour faciliter l’action principale, en particulier, ” le plan bleu “, ” le plan vert “, ” le plan violet “, ” le plan jaune “, etc… Qui étaient des plans d’attaque de voies ferrées, des communications, des transmissions, etc…

Cela était mentionné je pense, dans ce memorandum du 18 septembre qui est extrêmement important, auquel les alliés n’ont pas répondu, sauf Eisenhower de façon verbale avant son départ à Alger. Le général de Gaulle était également informé des projets anglo-saxons concernant l’administration de la France. En particulier il savait qu’il était question de nous imposer l’AMGOT (2) puisqu’il l’avait vu utiliser pour l’Érythrée, la Tripolitaine, la Sicile et le sud de l’Italie. Il savait que les Américains étaient en train de former des généraux, des colonels pour devenir les préfets, les sous-préfets en France et qu’il y aurait une monnaie instituée portant le nom de ” Trésor Français “, bien qu’imprimée aux États-Unis…

De tout ceci il ne voulait absolument pas. Comment s’est décidée la création d’une unité militaire française incorporée à l’armée US ? Le memorandum du 18 septembre mentionnait qu’une division blindée française participerait à la libération de Paris. Bien sûr, les alliés n’ont pas répondu mais le général de Gaulle avait dit à Leclerc dans sa réponse à sa lettre du 6 décembre : “Je vais voir le général Eisenhower, aux environs du 25 décembre, je lui demanderai les bateaux pour faire votre transport en Angleterre “.

Ils se sont vus une première fois et puis une deuxième fois au moment du départ d’Eisenhower pour l’Angleterre, le 30 décembre, et là le général de Gaulle lui a dit : ” dans mes intentions il faut absolument qu’une unité française participe à la libération de Paris”, et c’est là, que pour la première fois Eisenhower s’est engagé en disant : ” Je vous le promets, ce n’est d’ailleurs pas envisageable autrement “. Quand ils vont se revoir en Normandie, le 20 juin, le général de Gaulle va le lui rappeler : ” Vous ne me parlez pas de Paris et vous m’avez promis que ce serait une unité française, alors il y en a une qui est là, c’est celle de Leclerc, c’est lui qui doit aller à Paris “. Des instructions verbales avaient déjà été données à Leclerc au cas où les Américains ne lui donneraient pas l’ordre d’aller à Paris, que dans ce cas il recevrait l’ordre directement du général de Gaulle de marcher sur la capitale…

On a posé la question : ” Pourquoi la 2ème DB plutôt que la 1ère DFL ” ? En fait, la 1ère DFL était déjà plus ou moins promise pour l’Italie, je crois même qu’au moment des discussions, le général de Gaulle était en train de l’imposer en Italie à la place d’une autre division de troupes de marine qui n’était pas prête. L’objection du commandement américain était qu’il y avait dans cette Division des Légionnaires, des Noirs et des Nord-africains… Alors le général de Gaulle s’est fâché et il a imposé en Italie la 1ère DFL. D’autre part, il avait toujours dit ” une division blindée pour Paris ” or il n’y avait pas suffisamment de spécialistes à la 1ère DFL pour faire une division blindée.

De plus, la composition de la 2e DB l’intéressait et je vous rappelle ce qui est écrit dans l’historique de la division Leclerc au sujet de sa composition : ” Jamais vit-on pareille mosaïque de peuples, de races, de religions, de convictions politiques, il y avait dans cette division des Français, des FFL de la première heure, des ralliés de Syrie, des jeunes évadés par l’Espagne, des hommes venus du Tchad, du Sénégal, de Guinée, des Libanais, des Tunisiens, des Algériens, des Marocains, des noirs d’AEF, des indiens des Comptoirs, des étrangers au service de la France, comme des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans, des libres-penseurs, des quakers, mais TOUS volontaires, unis dans le désir de libérer la France de l’occupant “.

Il y avait aussi, on aurait pu l’ajouter, des républicains espagnols et des sud-américains qui étaient volontaires pour libérer la France. Jamais on n’avait vu une grande unité avec des gens aussi dissemblables, aussi différents. La première victoire du général Leclerc c’était d’en avoir fait une grande unité, d’avoir réalisé la fusion et d’avoir fait en sorte que les zizanies entre les régiments s’estompent. Cela était ” sa première victoire ” ! Le général Leclerc le savait et dans sa lettre il le disait au général de Gaulle : ” notre grande unité qui comprend des gens venant de toutes origines est tout à fait indiquée… “.

Donc, le 6 décembre, porteur de cette lettre du général Leclerc au général de Gaulle, je m’envolais pour Alger sur un Dakota des lignes américaines. Dans l’après-midi, les aides de camp me firent entrer dans le bureau du général entre deux audiences. Le Général de Gaulle lut la lettre du général Leclerc puis me demanda quelques renseignements complémentaires sur l’état de préparation de la division. Il m’annonça qu’un memorandum signé des deux co-présidents du CFLN avait été adressé le 18 septembre à Roosevelt, Churchill et Staline dans lequel il était dit au sujet de l’emploi des forces françaises : ” il faudrait qu’au moins une division blindée française soit transportée à temps en Angleterre pour assurer la libération de Paris “.

Ceci est écrit dans les Mémoires du Général, dans le deuxième volume ” L’Unité ” au chapitre ” Combats “. J’ai écrit dans mon livre de souvenirs ” Pour combattre avec de Gaulle ” : “Le Général de Gaulle sourit quelque peu de la crainte exprimée dans sa lettre par le général Leclerc de voir une autre division que la 2ème DB choisie pour cette mission de débarquement en France; je cite :” vous direz au général Leclerc que j’attache une telle importance à ce que ce soit sa division que, s’il le fallait, le matériel d’artillerie qui lui manque serait pris dans une autre grande unité.

Quant au régiment de tanks-destroyers, il faudra que le général Leclerc en choisisse un parmi ceux qui sont en ce moment-ci en formation. Votre division sera, je l’espère fermement, mise à la disposition du commandement allié en Europe, mais dites bien au général Leclerc qu’il se peut que j’aie besoin de lui pour une mission nationale essentielle, que dans ce cas il ne devra obéir qu’à mes seules instructions. Comme l’ambiance avec les alliés n’est pas bonne, tout peut arriver, les politiciens américains manoeuvrent contre moi, en particulier Roosevelt qui veut imposer l’AMGOT en France, ainsi qu’une monnaie imprimée par le Trésor américain ; tout ceci est intolérable et à la première occasion je rentrerai en France avec ou sans le consentement des alliés. De ceci vous ne devez parler qu’au général Leclerc qui doit conserver la chose secrète même pour ses plus proches collaborateurs. Si les alliés se doutaient de quoi que ce soit, ils trouveraient n’importe quel prétexte pour ne pas transporter la 2ème DB en Angleterre.

Je dois voir le général Eisenhower dans le courant du mois de décembre : tout se décidera lors de cette conversation. A la différence de Roosevelt qui ne comprend rien aux affaires françaises, et de surcroît n’aime pas la France, j’en ai maintenant la preuve, Eisenhower, lui, comprend nos problèmes politiques. Enfin, le comportement des troupes du général Juin en Tunisie, ou en Italie, lui a montré, en tant que commandant en chef, tout le parti qu’il pouvait en tirer. Faites le nécessaire, bien entendu, pour essayer de trouver ces canons automoteurs des trois régiments d’artillerie qui vous manquent, mais dites bien au général Leclerc de ne pas se tracasser : si j’obtiens le transport d’une division, c’est la sienne qui ira en Grande-Bretagne “.

Je rentrai donc par avion à Temara où le général Leclerc, heureux, fit un accueil enthousiaste à mon compte rendu. Il avait le bon sourire des grands jours, il ne tarit pas d’éloges sur la clairvoyance du général de Gaulle, sur son opiniâtreté, sur sa vision politique et stratégique des grands problèmes, puis après un moment de silence, il murmura : ” apprêtez-vous à repartir pour Alger avant l’entretien du général de Gaulle avec le général Eisenhower, je veux que le général sache que j’ai bien compris ce qu’il attendait de moi “. Le 1-4 décembre, je repartis pour Alger avec une nouvelle lettre du général Leclerc pour le général de Gaulle. Je fus reçu le lendemain, aux Glycines. Le Général lut la lettre du général Leclerc qui rendait compte qu’il avait parfaitement compris ce que son chef attendait de lui, mais il faisait remarquer que sa division ne pourrait être prête à embarquer que si quelques décisions essentielles concernant ce fameux matériel qui nous manquait étaient prises rapidement. Le Général de Gaulle se pencha pour écrire une réponse dont il me donna connaissance comme il le faisait toujours quand le sujet méritait quelques explications complémentaires de la part du messager. La lettre confirmait que les pourparlers pour transporter la 2ème DB étaient en bonne voie avec l’État-major du général Eisenhower que le général de Gaulle devait voir dans quelques jours ; les bateaux, fort heureusement, avaient été trouvés, ce serait ceux qui feraient mouvement de la Méditerranée vers l’Angleterre afin de se mettre en place pour le débarquement en Normandie un jour “…”. Parmi les commentaires du général de Gaulle, je retins surtout ceci : ” le Président Roosevelt aurait fait savoir à M. Churchill qu’il demandait un certain nombre de changements à l’intérieur du CFLN “.

Le général de Gaulle disait : ” vous direz ça au général Leclerc pour lui montrer comment les Américains nous traitent et qu’il se méfie ; étant donné la tension qui existe entre moi et Roosevelt, par voie de conséquence avec Churchill, il se peut que toutes les communications télégraphiques soient coupées entre Alger et le général Koenig, délégué militaire français à Londres -c’est-à-dire entre de Gaulle et Leclerc- il faudra donc que le commandant de la 2ème DB ne se laisse jamais enfermer dans des missions purement tactiques au seul profit du commandement allié, il faudra qu’il puisse se dégager éventuellement pour une mission purement nationale et française, par exemple le rétablissement de l’autorité de l’État à Paris “. Alors, et je cite là le général de Gaulle (j’ai fait un compte rendu écrit tout de suite) : ” Parmi les hypothèses pour mon retour en France, il y a l’entrée à Paris avec votre division, tout ceci est à l’étude “. Le général de Gaulle prit une autre feuille de papier devant lui sur laquelle il inscrivit ” qu’il nommait le général Leclerc Gouverneur militaire de Paris par intérim “, ajoutant verbalement que ” le Gouverneur en titre, désigné par le Gouvernement serait le général Koenig, qui était au courant de cette mission pour Leclerc et devait la faciliter par tous les moyens “.

Le général de Gaulle me fit remarquer que ce papier devait être très secret, il m’envoya le faire taper sur le champ par sa secrétaire particulière, Madame Aubert, en un seul exemplaire que devait détenir le général Leclerc, et lui seul. Je fis taper le document, le rapportai au général de Gaulle qui le signa, le data, me le rendit pour le mettre dans l’enveloppe que je cachetai en sa présence. Ce document, le général Leclerc le conserva sur lui, il me montra, en Angleterre, où il le détenait dans son portefeuille au cas où il lui arriverait un accident ou la mort, et me dit : ” le commandant de Guillebon, maintenant que nous sommes en Angleterre, est au courant, vous réglerez le problème avec lui “. Au moment de la rédaction de ses Mémoires de Guerre le général de Gaulle me rappela ce document, je le fis demander à la maréchale Leclerc qui fit des recherches mais, hélas, ne le retrouva pas.

Le seul document d’archives en possession du fonds Leclerc est la note de service par laquelle le général Leclerc désigne le lieutenant-colonel de Guillebon, sous-chef d’État-major de la division de la 2ème DB en l’envoyant vers la capitale, le 21 août pour exercer : ” provisoirement les fonctions de Gouverneur militaire de Paris “. Cette note se réfère à une décision du 11 août 1944 du général Koenig qui désignait le général Leclerc comme Gouverneur militaire intérimaire de Paris, autrement dit la décision de Koenig confirmait le papier d’Alger. Voilà donc comment la 2ème DB a été choisie et la mission qu’elle a reçue. Quand le général de Gaulle est venu nous voir, au Maroc, à la veille de notre embarquement le 9 avril 1944, à tous les officiers et sous-officiers supérieurs rassemblés dans le casino de Temara, il a dit ” qu’il avait confiance en nous et que nous aurions une mission essentielle “. Mais il n’a pas dit laquelle.

Au général Leclerc qu’il a vu après, il lui a dit : ” votre mission sera la libération de Paris “. Pourquoi la division Leclerc n’est-elle pas présente plus tôt dans le débarquement ? Le général de Gaulle avait dit à Koenig que ce n’était pas la mission de la 2ème DB d’aller casser ses chars en direction de Caen ; et d’ailleurs, le général Koenig est venu à Dalton Hall (dans le nord de l’Angleterre) pour remettre les drapeaux ou étendards des unités qui n’en avaient pas encore et j’ai assisté à ce déjeuner où Koenig a dit à Leclerc : ” Vous allez probablement être affecté au 15ème Corps de la troisième armée Patton, et celui-ci vous laissera probablement toutes possibilités de manoeuvrer “. C’est effectivement ce qui s’est passé. Dans les préparatifs du débarquement du 6 juin 1944, le commandement allié n’a retenu que quelques centaines de Français : il y avait le commando des FNFL de Kieffer sur Ouistreham et puis tout le régiment de cet excellent colonel Bourgoin qui a été parachuté sur Saint-Marcel pour faire un abcès de fixation de la résistance bretonne autour de lui avec un parachutage d’armes antichars assez considérable de façon à empêcher les Allemands d’utiliser les trois grands axes de Brest, Lorient, Vannes vers Rennes : les Allemands ont été littéralement stoppés.

Le régiment Bourgoin les a neutralisés pendant près de huit jours au prix de grosses pertes. Quand les Paras ont vu qu’ils étaient encerclés ils sont partis de nuit et sont allés renforcer un certain nombre de maquis dans toute la Bretagne en leur apportant des armes antichars qui avaient été parachutées à Saint-Marcel. Ils ont attaqué des voitures de liaison, des auto-mitrailleuses, des engins blindés, des chars, des camions, si bien que les unités allemandes de Bretagne ont été littéralement stoppées sur place et ne sont pas arrivées en Normandie. Comment le général de Gaulle et le gouvernement d’Alger vécurent-ils les journées du 6 juin ? Le 4 juin Churchill envoya un télégramme au général de Gaulle en le priant de venir en Angleterre et lui envoya même un avion.

Il y a donc eu un entretien avec Churchill dans son train aménagé, et un autre entretien avec Eisenhower dans son QG. Je crois que le premier entretien a été avec Churchill auquel le général de Gaulle a dit sensiblement : ” vous allez débarquer pour libérer la France, merci beaucoup, mais vous n’avez pas répondu à-notre-memorandum de septembre 1943. Alors comment va-t-on administrer la France ? Vous voulez nous imposer l’AMGOT ? J’ai donné des instructions, vous ne nous imposerez pas l’AMGOT “. Churchill avait une espèce de wagon à côté du PC d’Eisenhower, l’entretien a été difficile, le général de Gaulle a dit à Churchill : ” tant que vous ne m’aurez pas répondu pour l’AMGOT, je ne ferai pas de discours “. Alors, Churchill a commencé à tonner, puis il y a eu un déjeuner et là, Eisenhower après le repas a attiré le Général dans son bureau et lui a dit : ” voilà mon ordre du jour pour le débarquement “. Tous les chefs d’États alliés étaient mentionnés sauf la France et le général de Gaulle. Alors le général de Gaulle le lui a fait remarquer. Eisenhower, très gêné, a dit : ” mais mon général, on peut peut-être changer quelques mots, quelques phrases “. Le général de Gaulle a fait remarquer : ” mais c’est imprimé, ne vous moquez pas de moi ! “. “Je ne ferai pas de discours, d’ailleurs je viens de le dire à M. Churchill “.

La tension est montée très fort pendant plusieurs heures et Churchill a fini par donner à Eden l’ordre ” d’enfermer le général de Gaulle à la Tour de Londres “. Le général de Gaulle est reparti cependant à son hôtel et, toute la nuit, Eden, et l’ambassadeur de France M. Vienot ont tourné en rond pour savoir comment ils allaient obtenir du général de Gaulle qu’il parle quand même, de façon à arrêter la fureur de Churchill qui exigeait, au cas où il ne parlerait pas, qu’on le neutralise et que cela se sache… ” qu’on sache que le général de Gaulle n’ayant pas voulu participer dans cette grande affaire de débarquement, on s’était passé de lui ” ! Bien sûr, pendant la nuit, le général de Gaulle a écrit son discours. L’ambassadeur de France M. Vienot est arrivé le matin, à l’heure de son petit déjeuner, le général de Gaulle lui a dit : ” j’ai réfléchi, je leur ai fait un peu la leçon, qu’ils se le tiennent pour dit, je parlerai non pas avec les autres chefs d’État, puisque l’ordre du jour d’Eisenhower ne me mentionne pas, mais je ferai un discours à 18 heures, comme en juin 40 à partir de la BBC “. C’est ce qu’il a fait avec cet admirable discours : ” La bataille de France est engagée, etc… “. Ce sur quoi les alliés ne comptaient plus, se disant : ” tel qu’on le connaît, il s’est renfermé sur lui-même, il ne dira rien “.

Finalement les choses se sont arrangées grâce au général Bedell Smith, qui était le chef d’État-major d’Eisenhower, qui a dit : ” c’est complètement ridicule de traiter le général de Gaulle de cette façon “. Et dès qu’il a su que le général de Gaulle voulait aller en France Bedell Smith a facilité les choses, avec l’amiral d’Argenlieu commandant les FNFL en Grande-Bretagne. Toujours est-il qu’à partir de ce moment-là le général de Gaulle a pu développer sa manoeuvre, c’est-à-dire emmener avec lui son ancien aide de camp, Monsieur Coulet, qui était diplomate et le laisser sur place avec le titre de Commissaire de la République. Montgomery qui était beaucoup plus habile que ne l’avait été Churchill dans l’affaire a fait accueillir le général de Gaulle par un officier et une jeep à sa disposition puis quand le général de Gaulle lui a dit : ” Vous savez, j’ai laissé derrière moi M. Coulet pour l’administration “, Montgomery a souri en pensant : ” il est en train de les posséder tous “, il fut complice, il a laissé carrément l’affaire Coulet se développer, ainsi fut évité l’AMGOT. A partir du moment où il y avait François Coulet, Raymond Triboulet nommé sous-préfet, le colonel de Chevigné pour régler les problèmes militaires, Geoffroy de Courcel (qui se préparait pour aller à Caen, lorsque Caen serait libéré)… Il était évident qu’on allait se passer de l’AMGOT.

Tout ce qui était prêt pour l’AMGOT -y compris les faux billets- n’a pas vu le jour, même si des Américains ont mis en circulation quelques milliers de billets. M. Coulet a fait dire tout de suite qu’on pourrait régler ses impôts avec cet argent-là:-Alors il en a récupéré assez rapidement l’essentiel. Les Normands étaient trop contents de s’acquitter ainsi de leurs dettes ! Il n’y eut, au sein du gouvernement d’Alger, ou dans l’entourage du général de Gaulle, aucune dissension concernant le statut futur de la France, son administration, son gouvernement, une fois commencée la libération de son territoire.

Depuis que le général de Gaulle avait pris les choses en mains, à l’intérieur du CFLN devenant GPRF, il n’y eut là non plus, aucun dissentiment, mais il y eut quelques difficultés à l’intérieur du CNR. Je les signale d’ailleurs dans mon livre parce que le général de Gaulle en a parlé au général Leclerc lors de leur entrevue à Rambouillet : difficultés avec le CNR – p. 221. La veille de l’entrée dans Paris, le général de Gaulle a demandé à Leclerc, à Rambouillet, quelle serait sa manoeuvre ? Le général de Gaulle m’a toujours dit que Leclerc avait fait un exposé extrêmement brillant mais le général de Gaulle a tenu à le mettre au courant des problèmes avec la résistance, je cite : ” Le général de Gaulle fait part, ensuite, au général Leclerc de ses difficultés avec certains membres du CNR qui voudraient s’ériger en Gouvernement.

Il lui part de ses intentions de se rendre dans la capitale, non pas à l’Hôtel de Ville, mais au 14 rue Saint-Dominique, au ministère de la Guerre à l’endroit d’où il est parti en 40 comme sous-secrétaire d’État n’ayant jamais démissionné de sa charge. Ce n’est qu’ensuite qu’il irait à la préfecture de Police et peut-être à l’Hôtel de Ville saluer le Comité de libération de Paris et éventuellement le CNR s’il est là “.

L’homme qui, dans l’esprit du Général, était le plus représentatif en France de l’esprit de résistance, c’était Jean Moulin. Ce préfet l’avait complètement séduit par ses qualités d’homme d’État, et de gouvernement, c’était un homme très généreux, très disponible. Le portrait que fait de Jean Moulin, le Général, dans ses Mémoires, est tout à fait ressemblant. J’étais chartrain, donc à Londres, on m’a présenté à un agent secret qui m’a dit : ” je suis de Chartres, vous ne me connaissez pas mais je connais votre famille, etc… “. On a parlé de plusieurs familles chartraines.

C’était un homme très intelligent, très cultivé. Les Allemands sont des criminels de l’avoir ainsi assassiné. Sinon, il aurait fait un Premier ministre ou un ministre des Affaires étrangères exceptionnel, ou un ministre de l’inférieur. Le général de Gaulle le disait souvent. Il avait une grande estime pour lui. Il savait que c’était un homme de gauche. Il savait qu’il avait été au cabinet de Pierre Cot, mais il savait aussi qu’il s’entendait très bien avec l’évêque de Chartres, Monseigneur Harscouêt qui était un homme de droite. Voilà un homme qui étant Préfet veut abandonner sa casquette pour devenir caporal de l’armée de l’air, après avoir servi dans l’armée de terre dans le Génie, avant la guerre, qui, lorsque les Allemands accusent les Sénégalais d’avoir fait un certain nombre de turpitudes répond : ” ce n’est pas vrai, les éléments que j’ai en ma possession me disent que ce n’est pas vrai, vous faites cela par racisme “.

Lorsque les occupants le mettent en prison comme Préfet, il essaie de se trancher la gorge. En Angleterre, lors de son stage de parachutiste (on faisait sauter les agents deux fois, pas plus, pour ne pas provoquer d’accidents), les Anglais ont été étonnés par son courage. J’ai eu l’instructeur qui était son largueur, qui m’a fait sauter à mon tour, il m’a dit : ” vous sautez comme Max, sans hésiter, les yeux fermés… il avait beaucoup d’admiration pour lui “. Il est certain que les quelques difficultés avec le CNR, les aléas de la trêve, ne se seraient jamais produits dans l’esprit du général de Gaulle si Jean Moulin avait été vivant, ainsi que le général Delestraint, dans lesquels il avait la plus grande confiance.

NOTES :

(1) CFLN – Comité français de Libération nationale.

(2) AMGOT – Administration alliée des Territoires occupés.