Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

GROUPE d’ESCADRONS de RÉPARATIONS – G.E.R. XV

GER XV


LE GROUPE D’ESCADRONS
DE
REPARATIONS

Extrait de LA 2e DB – Général Leclerc – Combattants et Combats – EN FRANCE

 

Les ordres de mouvement ont paru. Une fois de plus la 2e Division blindée repart sur les routes de France. Un long serpent aux mille yeux étranges, blancs et rouges, s’enfonce dans la nuit, s’enveloppe de l’ombre, n’est plus qu’un bruit monotone qui se déroule, piqué ça et là de lumières sourdes. Au petit jour, hommes et véhicules, fatigués, prendront contact avec l’ennemi. Quelquefois sur 250 kilomètres, comme d’Argentan à Rambouillet, une pluie fine et inamicale les a accompagnés jusqu’à l’aube.
Si la Division ne peut utiliser qu’un axe de progression, il lui faudra vingt-quatre heures pour s’écouler ; ses 4.200 véhicules formeront, les distances réglementaires gardées, une colonne qui atteint près de 500 kilomètres. Inévitables embouteillages, retardataires qui doublent à toute allure pour essayer de recouvrer leur place malgré les conseils du Quatrième Bureau; une si longue file ne peut toujours demeurer impeccable.
Quant au chef des Escadrons de Réparations, le sympathique commandant Flandre, il regarde en connaisseur le mouvement et s’inquiète. Voici des chars et des half-tracks qui passent en trombe devant lui, moteurs à 3.000 tours. Il observe, il estime : « Ce soir, 30 véhicules de plus iront aux ateliers.» Toujours derrière nous, berger attentif, il recueillera les malheureux éclopés et les fera soigner de son mieux.
De son côté, le Bureau du Matériel traduit la guerre en chiffres, en graphiques, en statistiques froides et précises. Les marches d’approche, les combats représentent pour lui un nombre de véhicules à réparer ou à remplacer, un tonnage de pièces de rechange à percevoir et à répartir.

Le matériel, condition de la guerre moderne, est évidemment l’élément essentiel de nos combats. En lui se trouve notre force, force imposante puisqu’elle représente 38.000 tonnes, le poids d’un cuirassé, force pourtant mobile et souple comme celle de l’avion qui bondit, attaque ou se dérobe pour mieux vaincre.
C’est en lui que réside aussi l’âme même de la Division. Car dans la nouvelle armée, si différente de celle de 1939, le véhicule n’est plus un accessoire, mais l’outil même du combat. Comme le pilote dans le ciel, le soldat confond sa propre vie avec ce qui est à la fois sa sauvegarde et son arme. Il s’y attache et l’entoure d’une mystique, née pour notre chef et ses compagnons dans l’immensité des sables du désert, où l’homme est peu de chose si son véhicule l’abandonne.
La 2e Division blindée, qui eut comme point de départ 12 chars revenant de Norvège, s’est accrue peu à peu du matériel fourni par nos alliés. En trois ans, ces apports successifs ont créé une solide unité dont les moteurs fournissent au total 450.000 chevaux. La Division possède 650 canons, 2.100 mitrailleuses ainsi que l’armement individuel des 16.000 combattants. Les véhicules sont montés sur 22.000 pneumatiques. En résumé, à chaque soldat correspond plus de 2 tonnes d’acier; à chaque groupe de 5 hommes, un véhicule.
Pour entretenir et réparer cet énorme matériel, une multitude d’hommes sont nécessaires. Ils y apportent toute leur foi, sachant que c’est par eux que vit la Division.
Ce sont les «dépanneurs », qui se déplacent rapidement dans leur half-track ou dans leur char pour porter aux conducteurs le secours dont ils ont besoin. Leur bagage se résume à peu de pièces, peu d’outils, beaucoup de savoir et d’optimisme.
Ce sont aussi tous ceux qui composent 1′ « Atelier Régimentaire », capable d’assurer d’importantes réparations grâce à son outillage et à la valeur technique de son personnel. Les dépanneurs, trop bousculés par la marche en avant, leur remettent les véhicules plus difficilement réparables.
Mais il se présente des cas plus graves ; c’est alors l’affaire des « Escadrons de Réparations », véritables petites usines avec leurs 400 ouvriers de toutes spécialités, ajusteurs, tourneurs, mécaniciens, tôliers, forgerons, électriciens, soudeurs, peintres, etc. Groupés en peloton, ils travaillent jour et nuit en plein air et peuvent s’occuper de 50 véhicules à la fois. Ces organisations détachent des ouvriers auprès des premières lignes pour assurer la remise en état sur place du maximum d’engins blindés; ce sont elles qui font sortir des ravins les véhicules lourds que la tourmente y a jetés. Elles aussi qui les font transporter vers les usines de l’arrière lorsque, bien qu’ils pèsent parfois plusieurs dizaines de tonnes, la guerre les a mis hors d’état de servir momentanément.
Tâche obscure de la plupart de ces hommes ! Le véhicule revient blessé, voilà pour eux le thème monotone des jours, le seul visage du combat qui se livre à côté. Ils ne participent en général point à l’enivrement de l’action (on verra cependant 8 hommes de l’E.R.H.R. cueillir l’importante garnison de Palaiseau). Mais c’est sur leur œuvre sans panache que repose toute la Division; elle est ce qu’elle est par eux, et sa gloire est un peu la leur.
Qu’on imagine la somme de travail et d’attention constante que représentent dans la tranquillité de la paix l’entretien et la réparation de 4.200 véhicules et l’on comprendra l’effort immense à fournir quand il s’agit d’une Division qui se bat.
Les hommes sont tenus à chaque instant en haleine par la marche en avant qui multiplie l’usure, les accidents, les destructions. A mesure que nous appellent d’autres combats, ils transportent, récupèrent, réparent, essaient au moyen de 700 tonnes de pièces et de fournitures diverses qu’il a fallu mettre à leur disposition.
A eux la part magnifique de veiller à ce que notre armature ne contienne pas de paille, à ce qu’elle soit toujours neuve et solide, toujours capable de faire face à de nouveaux destins.
Cependant, la violence des combats emporte quelquefois irrémédiablement le matériel comme les hommes.
Un millier de véhicules depuis notre débarquement en France est venu remplacer en partie ceux qui ne pouvaient plus servir. Nous arrivons ici aux premiers contacts qui s’établissent entre la 2e Division blindée et l’industrie française. En septembre, à Paris, nous appelâmes à notre aide les ateliers de construction de l’Etat à Rueil.
Terriblement touchés par la guerre, ils renaissent peu à peu à notre passage. Un grand secours nous vint par la suite de nombreuses autres usines qui réalisent pour nous des commandes de dizaines de millions. Dès que Strasbourg est libéré, nous mettons à contribution l’industrie alsacienne, et le groupe de réparations Junkers, installé à l’usine Mathis, est transformé au profit de nos véhicules. Partout l’initiative et l’allant des officiers du Matériel ont réussi à vaincre les difficultés qui se posaient dans un pays désorganisé.
L’union s’établit à nouveau entre le soldat et le travailleur de l’arrière. La France entière, avec une ferveur accrue de tous ses refoulements, forge des armes.

Chef d’escadron GIRAUD.


“DÉBROUILLEZ-VOUS.. IL N’Y A QU’A…”

LES TOURS DE FORCE DE LA BASE


LES
« arrières de la 2e Division blindée » : que de mépris vous mettez dans cette petite expression!
Et, pourtant, vous n’imaginez pas que le Général commandant une Division blindée puisse avoir toujours ses yeux portés à la fois vers l’avant, c’est-à-dire très loin au delà des lignes ennemies, et vers l’arrière, c’est-à-dire jusques aux ports et aux plages de débarquement ?
C’est au commandant de la Base qu’il échoit de décharger le Général de cette lourde préoccupation des « arrières ».
Voulez-vous de l’essence ? Adressez-vous donc à la Base. Des munitions ? Encore à la Base. Des camions ? des pièces de rechange ? de l’habillement? des vivres? de l’argent? C’est toujours à la Base… Pour coiffer la liste, pour n’y rien oublier, la Base reçoit les impedimenta de la Division, tout ce qui alourdit et n’est pas immédiatement utile au combat : les bagages, qui empêchent la Jeep de bondir en tous terrains, ou le char de battre de ses feux tout l’horizon.
La liste est déjà trop longue pour que vous n’imaginiez pas la Base comme une sorte de cirque ambulant planté avec ses tentes dans la nature ou sur une place de sous-préfecture, suivant de loin la Division dans ses déplacements.
Vous avez tort : le commandant de la Base reçoit l’ordre de se déplacer au plus près de l’avant. C’est que, fournisseur de l’essence, des munitions, des pièces de rechange, il doit remplir sa lourde mission, se mettre à la portée des combattants.
Déplacer fréquemment une organisation aussi lourde, cela nécessite des moyens, et c’est alors que, demandant des véhicules, le commandant de la Base s’entend pour la première fois répondre par l’Etat-Major au bout du fil : Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à…
Il se débrouille tant et si bien que dès le débarquement il se trouve à la tête d’une colonne de 850 véhicules, le quart de toute la Division. Cela représente en marche une colonne d’environ 100 kilomètres.
Quand la Division se déplace, du moins pour une longue étape, la Base la suit toujours de très près. L’ordre de mouvement arrive, le commandant de la Base fait le bilan de ce qu’il doit transporter : 300 tonnes de carburant, 200 tonnes de munitions, 1.000 tonnes au moins de pièces de rechange, de l’habillement et des bagages… les impedimenta… comme dit l’Etat-Major.
Les véhicules de la Base sont insuffisants pour tout transporter, et bien entendu le Quatrième Bureau voudrait tout avoir en même temps au nouveau point de destination. Il y a besoin d’essence pendant le mouvement, mais à l’arrivée il faudra sans doute des munitions, et si par hasard la Division stationne quelques jours avant de « barouder » il. faudra aussi des pièces de rechange. Quel est donc l’ordre de priorité ? demande le commandant de la Base : Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à… Il faut tout à la fois.
Il se débrouille, puisque jusqu’à présent l’avant ne s’est jamais plaint, et l’avant n’est pas toujours commode à satisfaire. Comme les éléments de tête de la Division partent le matin et s’écoulent pendant toute la journée, c’est généralement le soir, au crépuscule, que la colonne de la Base s’ébranle. Et c’est le convoi de la nuit, en « black out », avec tous ses risques d’accidents, de collisions… et même de bombardement : le Fritz ne sort que la nuit. Le commandant de la Base préférerait bien se déplacer de jour… Tout le monde le préfère. Mais, hélas ! ses tentatives sont vaines et s’il insiste la solution lui est proposée sous la forme du providentiel : Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à…
Et la Base arrive toujours au but. Et comme son commandant sait profiter de toutes les circonstances il lui arrive de se faufiler vers l’avant à la faveur de la nuit. Ne l’a-t-on pas vue, un beau matin, à la suite d’une bien vilaine nuit (vous rappelez-vous le joli temps qu’il faisait?) emportée par son élan, brûlant le pré boueux où stationnait le Q.G., s’en aller jusqu’à Rambouillet, d’où le matin même nos éléments combattants partaient pour Paris ! La Base avait passé le feu rouge au Q.G.
Quelques jours après, l’Etat-Major semblait tenir sa revanche. Il y avait de grosses difficultés de ravitaillement en essence. Patton fonçait de Fontainebleau-Sens vers l’est et le nord-ouest; toute l’essence lui était réservée. Et la mission dévolue à la Division, dégager Paris, était considérée comme secondaire par… (censuré, ne soyons pas trop mauvaise langue!). Pourtant il fallait de l’essence pour poursuivre les opérations dans la région du Bourget et aussi pour aller voir à notre tour ce qui se passait dans l’est.
Il fallait aller chercher l’essence à la plage de débarquement : Utah Beach, près de Cherbourg.
Les camions du Train étaient pour la plupart partis chercher des chenilles du côté du Mans pour « rechausser » la Division (il faut un camion pour transporter une paire de chenilles).
D’autres camions étaient en révision, le reste était chargé de munitions. Un dialogue s’engage. Quatrième Bureau : « II faut pour partir vers l’est 800.000 litres d’essence ; avec cela nous ferons tout juste 200 kilomètres et les boches sont, dit-on, au delà de Bar-sur-Aube. » – La Base : « Mais où prendre les camions ?» – – Quatrième Bureau : « Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à… Il n’y a qu’à décharger, charger, décharger encore, puis recharger et vous y arriverez. Ah ! et puis il nous faut cela dans trois jours.»
Le Train divisionnaire est sur les dents. Deux cents camions sont nécessaires. On prend tous les camions disponibles ; le Bois de Boulogne projette jour et nuit ses véhicules sur la route « à boule rouge». Et les conducteurs du Train, qui viennent d’abandonner les sous-bois enchanteurs, filent vers Cherbourg sans arrêt. Ils sont anxieusement attendus à Paris. Nous nous croyons revenus aux plus beaux jours du Fezzan, où à Oum-El-Araneb le Quatrième Bureau surveillait la dune pour voir poindre les convois d’essence et mettre en route les unités vers Tripoli. Cette fois, c’était vers Strasbourg que nous nous préparions à foncer.
Baccarat-Strasbourg : tout cela va bien vite pour la Base, qui doit ravitailler les unités de l’avant.
18-19-20 novembre : tout le monde sent qu’il va se passer quelque chose, que la Division va aller loin. La Base pousse les ravitaillements à l’avant, tellement à l’avant qu’à Montigny le dépôt de munitions avancé est encadré par l’artillerie ennemie.
Le Dabo est passé. Des éléments commencent à descendre dans la plaine d’Alsace. Il faut de l’essence tout de suite, de l’autre côté des Vosges. Une, puis deux, puis trois sections de carburant du Train partent avec 200.000 litres d’essence. On dépanne des sous-groupements tactiques ; et puis on se demande si, du côté de Strasbourg, il ne faudra pas envoyer des munitions, et les dépôts américains sont encore dans la région de Lunéville. Alors ? « Monsieur le commandant de la Base, Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à… »
Tous les camions ont transporté de l’essence. Les lots de bord de munitions ont presque suffi et la Base s’est «débrouillée » pour le surplus.

Nous ne vous avons pas encore parlé des munitions. Et pourtant, depuis le débarquement jusqu’au 1er février, c’est-à-dire en six mois de campagne, la Base a fourni aux unités de l’avant environ 9.000 tonnes de munitions, en particulier elle a fourni à l’artillerie 275.000 obus de 105 ; l’artilleur de la Division (vous le connaissez) les a tous envoyés à bon escient sur les gens d’en face, cela n’en fait pas moins à peu près 1.400 voyages de camions. Encore est-ce au prix d’une grosse surcharge imposée à nos G.M.C., toujours pleins de bonne volonté pour la supporter.
Je pense vous avoir déjà convaincu de l’utilité, peut-être même de la nécessité de la Base. Vous n’avez plus l’impression de l’organisme lourd que les « arrières », la qualification de « Base », l’énumération des impedimenta évoquaient tout à l’heure.
Nous pouvons même vous prouver qu’il règne à la Base le même esprit combattant que dans tout le reste de la Division.
Autrefois le commandant de la Base disposait dans ses effectifs de six chars obusiers de 75 ; il s’en est vu rapidement dépouillé. Comment la Base pourrait-elle se défendre si elle était un jour (sait-on jamais?) attaquée par l’ennemi ? Et encore une fois, mais cette fois avec un imperceptible et cruel sourire, il lui est répondu : Débrouillez-vous… Il n’y a qu’à…
Le commandant de la Base a dû effectivement se débrouiller lorsque dans son bivouac au bord de la route Sées-Argentan, en Normandie, il a été soudain réveillé, après une nuit passée en partie en colonne, par une fusillade et par des bruits de chenilles ne ressemblant pas à ceux des Sherman.
Un peloton de chars appelé en hâte règle heureusement le sort de sept chars allemands Mark IV et Panther sans doute en quête d’un ravitaillement économique en carburant.
L’Intendant est parti en première ligne et, à un croisement, a failli renverser avec sa Jeep (il n’est pas Méridional)… un char boche qui ne respectait plus les règles de priorité; quant à l’officier essence, un vieux Tchadien aux yeux pétillants, le képi enfoncé jusqu’aux oreilles, l’œil devenu méchant, il ne rejoindra que le lendemain après avoir fait une multitude de prisonniers.
La flamme du combat s’éteint doucement faute de partenaires, et le dernier Allemand, fait prisonnier dans une meule de foin, met un point final à l’alerte.
Vous connaissez maintenant la Base, le service des arrières de la 2e Division blindée, et si vous n’avez pas encore sur elle une opinion définitive, demandez seulement au combattant s’il a jamais manqué de quelque chose.

Colonel BRINGOUX.
Commandant LANTENOIS.