Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

501e RÉGIMENT de CHARS de COMBAT – 501e R.C.C.


LE “ROYAL-CAMBOUIS” SANS TACHE


LE 501e RÉGIMENT DE CHARS DE COMBAT

Extrait de LA 2e DB – Général Leclerc – Combattants et Combats – EN FRANCE

0 vive lui, chaque fois que chante le coq gaulois

JUILLET 1940. Une torpeur infinie pesait sur la France, une sorte d’hébétement. Et, plus que tout autre corps de la nation, l’armée était frappée : en elle, les preuves, les marques tangibles de la défaite étaient imprimées. Elle ressentait et constatait dans sa chair de terribles mutilations que le pays encore chloroformé ne constaterait qu’à son réveil. Sur elle pesait un étrange silence. Car, si dans des cours de casernes provinciales quelques hommes tolérés pouvaient encore manier les armes individuelles de 1914, s’ils pouvaient s’abuser eux-mêmes en vaticinant autour de la caisse à sable, le grand bruit, le bruit puissant, sourd, réconfortant des blindés français s’était tu. Il n’était pas suffisant pour l’ennemi de détruire les engins ou de s’en emparer, il avait supprimé l’arme. Et, aux hommes des équipages, le général Huntziger, comme une bienheureuse chance qu’il fallait s’empresser de saisir, proposait avec une insistance d’entremetteuse le maniement d’armes à quatre temps.
Il ne suffisait pas d’abandonner l’arme, il fallait renier l’esprit de l’arme; avec les heaumes et les canons entrecroisés, déposer dans un coin du Musée de l’Armée la fierté d’être celui qui porte le combat dans les rangs de l’ennemi, d’être l’homme de l’attaque, l’homme de choc, celui qui dans le fond de son cœur ne formulait d’autre désir que de passer en force ou de mourir. Et notre salamandre symbolique, dégénérée, paraît-il, comme toute la nation, n’était plus capable d’aborder sans se brûler les pattes la flamme d’une allumette-tison.
Oui, c’est bien cela : coupez les chenilles, arrêtez les moteurs, déclavetez les pièces et renoncez, ah ! surtout renoncez ! c’est fini.
C’est alors que, doux et pur comme un chant d’oiseau d’annonce nouvelle, monta des terrains de manœuvre de la vieille Angleterre, obstiné, perçant la brume, se répercutant de boqueteau en boqueteau, un bruit qui nous fut un ravissement. Un chant ? non, une musique, une musique douce et impérieuse, une de celles dont on retient le sens avant même d’en saisir le motif, une musique qui orchestrait discrètement le grand cri de rage, de confiance et d’espoir que jetait vers la France le général de Gaulle : le motet des moteurs de 13 petits chars H 39 rescapés de Narwik, 13 petits chars dont les équipages avaient su dire « Non » et qui répétaient « Non » au rythme têtu de leurs pistons, 13 petits chars qui pointaient vers l’ennemi leurs armes dérisoires et qui faisaient sonner leurs chenilles aussi fièrement que le Petit Poucet les talons des bottes de 7 lieues. Comme le Petit Poucet ils étaient prêts à parcourir la terre à la recherche de l’ennemi. Leurs équipages admettaient l’incroyable avec la même aisance qu’apportent les âmes fraîches des enfants à trouver le merveilleux tout naturel. Ils savaient que, dans le déchaînement des forces en présence, ils ne représentaient pas immédiatement un appoint d’importance pour l’un des deux camps, mais la froide logique maurassienne leur était fort indifférente. Ils savaient qu’ils représentaient bien plus qu’un matériel en service. Chars français construits en France, ils s’étaient courageusement battus avec le corps expéditionnaire français de Norvège. Chars français montés par des équipages français, ils allaient continuer, sans césure, au sein des forces françaises, de combattre librement au côté des blindés britanniques. Grâce à eux les chars français ne sortaient pas de la lutte, et plus tard l’Arme serait à nouveau orgueilleuse et puissante parce que la sève n’aurait pas cessé de monter. Ils se sentaient transposés en symbole, et comme la soie de leurs fanions ils étaient faibles mais impérissables.
C’est ainsi qu’est née en juillet 1940 la ire Compagnie de chars de combat de la France Libre. Aujourd’hui encore, elle a conservé son timbre d’origine : une croix de Lorraine, et tout simplement et orgueilleusement, en exergue : « Le général de Gaulle. »
Lorsque les 13 chars de la 342e compagnie, au retour de Norvège, débarquèrent en Angleterre au temps de la débâcle, le capitaine, avec un joli mouvement du menton, décida de rentrer en France. Grâce à Dieu de jeunes officiers, Volvey, Divry, Trescat, des sous-officiers et des hommes, .es ne l’entendirent point de cette oreille. Ils conservèrent le matériel, étoffèrent le personnel avec une poignée de volontaires qui avaient réussi à gagner l’Angleterre. Ces hommes, bien qu’ils représentassent à peu près toutes les provinces françaises, étaient pour la plupart des Bretons et des Parisiens. La plupart aussi étaient de très jeunes gens, des étudiants, des gamins. C’était à une époque où l’on ne s’arrêtait pas à ces détails, et tel jeune mécanicien tombé en Lorraine au cours de la dernière campagne de France n’avait pas quinze ans lorsqu’il s’engagea. Ce vieux, cet ancien qui avait déjà à son actif les campagnes du désert, avait à peine dix-neuf ans lorsqu’il fut tué. Beaucoup, se fondant sur le niveau des études qu’ils avaient faites, eussent pu postuler un galon dans une autre formation, ou la désignation pour un cours d’élève-officier ou sous-officier. Ils préféraient sans hésiter se fondre dans l’anonymat des équipages. L’avancement, les satisfactions viendraient au rythme des pertes et des aventures. Et c’est ainsi que le Ier août 1940 la ire Compagnie de chars était parée au combat, ayant choisi sa devise : Toujours prête, et s’embarquait à bord du Penland pour l’Afrique Noire.

Rapidement d’autres compagnies de chars allaient se former sur le sol de l’Angleterre pour la suivre et la rejoindre. Au fur et à mesure que les officiers et les hommes sortaient des hôpitaux britanniques où ils soignaient leurs blessures de la campagne de France, qu’ils s’échappaient des camps de prisonniers allemands par des voies extraordinaires qui les conduisaient parfois jusqu’au Spitzberg après une traversée de la Russie, que, Français épars à travers le monde, ils répondaient à l’appel du général de Gaulle, et trouvaient le moyen de le rejoindre, ils se rassemblaient et formaient avec hâte et fièvre de nouvelles unités. Ce sera la caractéristique de ces compagnies que d’encadrer ces hommes de souche française ne parlant souvent qu’avec difficulté leur langue maternelle, venus d’eux-mêmes ou délégués par leur famille dont ils disaient qu’ «elles ne pourraient connaître le repos aussi longtemps que la métropole serait sous la botte de l’ennemi ». Ainsi dès 1942 une compagnie, qui sera la 2e Compagnie du régiment, s’embarquait pour l’Afrique et allait stationner et travailler en Nigeria britannique. Elle devait y assumer le rôle ingrat, où elle puise de nouvelles énergies, d’assurer le flanc-garde des territoires français d’Afrique rentrés dans la lutte et des colonnes du général Leclerc. Plus tard, elle devait, transportée par avion, gagner la haute vallée du Nil, puis l’Egypte et retrouver ses compagnes en Tripolitaine: A peine la 2e Compagnie quittait-elle l’Angleterre que déjà une 3e Compagnie y était en formation ! Elle eut à lutter contre un des coups du sort les plus pénibles et les plus débilitants pour une unité des Forces françaises combattantes : être maintenue des mois et des mois sur le sol de la Grande-Bretagne loin des champs de bataille d’Afrique. Elle n’eut, pour tromper sa soif de combat, qu’une opération de commando, une tentative de débarquement sur les côtes de France, tentative à objectif limité à laquelle quelques-uns de ses hommes et de ses officiers eurent la chance de prendre part. Elle eut enfin, elle aussi, sa récompense, et au printemps de 1943, contournant l’Afrique par Le Cap, débarquant à Suez d’abord, à Tripoli ensuite, elle rejoignait ses devancières et se fondait dans le 501e Régiment de chars de combat.
Si nous faisons tourner en sens inverse le film de toutes ces aventures et de tous ces voyages, nous remontons à l’image qui nous montre la ire Compagnie voyant au début d’août 1940 s’estomper dans le lointain le port de Liverpool et se dirigeant vers la haute mer. La voici devant Dakar, puis, après escale à Freetown, elle débarque à Douala, traverse le Cameroun et prend part à la libération du Gabon. Débarquant et rembarquant, passant des cargos majestueux aux poussifs bateaux-fleuves, imprimant la marque de ses chenilles sur le sol spongieux de la forêt primaire, construisant de ridicules ponceaux et rafistolant des bacs branlants pour franchir rivières et marigots, elle remplit avec entrain sa mission et subit le rude et brutal apprentissage des campagnes coloniales. Cela l’a occupée six mois. Mais le général de Gaulle est là qui répète sans cesse que la France doit être présente sur tous les champs de bataille de cette guerre. On se bat au Western Désert, les opérations sont déclenchées contre l’Erythrée, l’Ethiopie, l’Ouest-Africain italien et on peut espérer arriver à temps pour participer à cette campagne. La compagnie rembarque, et lentement, en convoi, tourne autour de l’Afrique, faisant escale à Durban et au Cap. Elle touche terre à Suez. Il est trop tard pour l’Erythrée, mais il y a du pain sur la planche ailleurs, et la compagnie se dirige sur la Palestine, terre des enthousiasmes, aride et passionnée, vers le camp de Kastina, quelque part, comme on disait alors, entre Tell-Aviv et Jérusalem.
Elle y retrouvait la brigade du général Legentilhomme et, dans ses rangs, en juin et juillet 1941 exécutait et conduisait à bonne fin la douloureuse mais indispensable campagne de Syrie. Elle tint garnison quelques mois à Damas, Homs et Beyrouth, puis dans les premiers mois de 1942 elle gagnait l’Egypte, où la VIIIe Armée britannique l’équipait • en matériel moderne, lui donnait les beaux chars Cruisaders. Devant elle, derrière l’Afrika Korps qui tenait El Alamein, s’étendait le Western Désert, qu’il faudrait bien conquérir et traverser un jour. Ce jour vint en novembre 1942. L’armée allemande et l’armée anglaise s’affrontaient pour la première fois dans un combat en force, dans une sorte de lutte à mains plates, face à face, dans des conditions où il fallait que l’un des adversaires touchât définitivement des épaules. Et ce fut l’Afrika Korps. Pour la première fois dans cette guerre, l’armée allemande était vaincue en rase campagne, et la ire Compagnie ressentit vivement la fierté d’avoir pris sa part dans ce combat, de partager ce triomphe. Les chars Mark et Skoda de l’ennemi jonchaient le terrain. Il apparaissait aux hommes et aux officiers qui doublaient dans leur avance les carcasses démantelées et fumantes que c’était là une première vengeance pour les chars français qui avaient été engagés en 1940 dans des conditions matérielles et tactiques scandaleuses.
Ce fut la poursuite des débris de l’armée allemande et italienne, poursuite marquée de brefs engagements. Aux compteurs les miléages s’augmentaient et les noms fameux de cette campagne ponctuaient l’avance : Derna, Halfaya, Tobrouk, Bengazi, Tripoli. Tripoli, où la compagnie rencontra la colonne Leclerc qui venait de conquérir le Fezzan et qui au terme de trois ans d’efforts dans le plus grand désert du monde atteignait la mer, la mer phénicienne et grecque, la mer française. Elle se joint à elle, se fond en elle. Ensemble elles attaqueront la ligne Mareth, se battront à Tataouine, à Ksar Rhilane, au Zaghouan, recevront victorieusement le choc, le 6 mars à Médénine, d’une puissante contre-attaque de Rommel, atteindront Tunis. L’histoire de la Compagnie en tant que compagnie autonome se termine alors à Sabratha, en Tripolitaine, où elle s’était repliée. C’est qu’elle vient de retrouver les compagnies sœurs et qu’avec elles trois, fournissant l’encadrement de deux nouvelles unités formées avec des jeunes échappés de France par l’Espagne, elles vont former le 1er Régiment de chars de l’armée française renaissante et renoueront la tradition du plus ancien et du plus glorieux des régiments de chars français : le joi6 R.C.C. Tout de suite ce régiment, par son esprit, sa fierté, sa confiance en soi et dans son destin, fut un bloc anonyme sous les ordres de Cantarel, Divry, Buis, Branet, de Witasse, Beaugrand, Gavardie, Eberhardt. Pendant huit longs mois, fiévreusement, il se prépara à la future campagne de France.
Lorsque ceux qui étaient partis d’Angleterre le 1er août 1940 et qui, rescapés de beaucoup d’aventures et de pas mal de combats, y débarquèrent à nouveau en avril 1944, ils éprouvèrent un singulier sentiment, mélange à la fois de fierté et de joie profonde. Ils se sentaient à pied d’œuvre, au bout du tremplin. Mais, plus encore, ils avaient la preuve d’avoir toujours eu raison. Car ce n’étaient plus 13 petits chars français qui roulaient à travers la campagne anglaise de leur bivouac jusqu’au port, mais toute une division blindée française qui, occupant des dizaines et des dizaines de kilomètres de route, roulait du port vers son dernier bivouac avant la bataille. Ils savaient qu’en Afrique d’autres divisions blindées françaises s’apprêtaient elles aussi à débarquer en force sur un rivage de France. Aussi, lorsque vint le jour du dernier embarquement, le jour du dernier saut, du vrai, les cinq compagnies du 501e roulèrent-elles vers le port, bloc compact sous le béret noir, fermement décidées à ne se laisser damer le pion par quiconque et à se montrer dignes de l’idéal qui les avait fait se croiser en 1940 sous le signe de la croix de Lorraine.
Lorsque, au terme de la campagne de France, les officiers et les hommes jettent un regard en arrière sur ce passé encore si proche, ils constatent d’abord que ce bloc ne s’est pas fissuré au combat. Qu’il est resté homogène dans son esprit et dans ses résultats. Telle compagnie a eu plus de chance que d’autres un temps durant, mais dans la période suivante c’était au tour de la voisine d’avoir le beau baroud. Au total, au terme de ces combats qui furent tous ceux que conduisit le Groupement tactique V, tout le monde est sur un pied d’égalité. La 3e Compagnie a eu Francheville et Boucé ; la 1ère, Saint-Christophe et Ecouché. Aux portes de Paris, à Longjumeau, la Croix-de-Berny, Fresnes, Antony, 1ère, 2e et 3e Compagnies ont leurs parts égales de combat et de succès. Et c’étaient trois chars du Régiment qui, le Romilly en tête, entraient les premiers de tous les chars de la Division dans la capitale et parvenaient à l’Hôtel de Ville le 24 août. Dans Paris, la 2e et la 3e ont plus de chance et brillent au Luxembourg, à la rue de Rivoli, dans les Tuileries et à la Concorde, où un Sherman du régiment prend un Panther à l’abordage. Mais, dès qu’on quitte la capitale, la 1ère reçoit en partage la belle affaire d’Andelot. Puis ce furent Nomexy et Châtel, que se partagent la 1ère et la 3e Compagnie appuyées par la 2e Compagnie. Puis encore Anglemont, où la 2e Compagnie rattrape les deux autres, qui s’étaient octroyé les affaires de Rambervillers, Doncières et Xaffévillers. Enfin, avant l’Alsace, l’opération de Baccarat, où sur trois axes jalonnés par les noms d’Hablainville, Brouville, Merviller côte 304, Montigny, le Régiment est engagé en entier, remplit sa mission en atteignant tous ses objectifs et en écrasant en rase campagne l’infanterie et les 88 antichars de l’ennemi. Avec toute la Division, qui sait bien que le Général la portera en Alsace, le Régiment, tenant le secteur, comptant les trains bleus, pataugeant dans la boue, courbant le dos sous la pluie, est au pied des Vosges. Brusquement, le 17 novembre au matin, ce sont les coups de canon providentiels d’un char fameux du Régiment, Uskub, qui annonce la percée, qui fait pressentir le trou. Toute la Division besogne. C’est la percée, c’est la charge sur Strasbourg, c’est la ruée vers le sud, vers la Ire Armée. Dans Strasbourg, il y eut du travail pour tout le monde et chacun en eut sa juste part. Les Groupements tactiques se répandent dans la ville, attaquant tous les pâtés de maisons, comme la pluie avance dans un verger, touchant à toutes les pommes. Mais c’est au lieutenant Cristen, de la 3e Compagnie, que revient l’honneur d’avoir mené la ruée dans le lacis de ruelles de sa ville natale, y déboulant en tête, debout sur son char. Quelques jours plus tard, c’était le lieutenant Galley qui, à la tête d’une section de la 1ère Compagnie, accomplissait devant Herbsheim une série d’exploits dont le Régiment, qui en fit son porte-drapeau, tira une égale fierté. Et dans ce rude triangle d’Herbsheim-Rossfeld-Witternheim qu’elles avaient puissamment contribué à conquérir, les trois compagnies de Sherman du Régiment tinrent secteur pendant un mois. Jusqu’à leur relève, elles conservèrent cette pointe extrême de l’avance française vers le sud, en dépit du bombardement continu et des attaques appuyées d’un ennemi particulièrement entreprenant. Enfin le Régiment allait clôturer la campagne par une série de combats glorieux et sanglants au cours de l’opération décisive et finale d’Alsace. L’ordre était de franchir l’Ill, d’atteindre le Rhin, de couper en deux la poche allemande en partant de Sélestat. Il y avait 50 centimètres de neige. Il gelait. La grande plaine blanche coupée de boqueteaux, sillonnée de canaux et de rivières, offrait aux Horniss, aux Jagpanther, aux 88 des champs de tir merveilleux. La 3e Compagnie fut engagée la première et s’empara du fameux carrefour 177. La 2e la dépassa et reçut l’ordre de prendre à tout prix Grussenheim. Elle prit Grussenheim, perdant deux de ses chefs de section sur trois. Derrière, le reste du Régiment suivait la lutte avec passion, tremblait pour les camarades tout en les enviant. Les unités non engagées se défaisaient d’elles-mêmes de leurs munitions pour que celles de tête eussent plus vite reconstitué leurs pleins. Le 29 janvier, l’ennemi tente une contre-attaque désespérée pour reprendre Grussenheim. Il est repoussé et décimé. Il commence son décrochage. La ire Compagnie, qui passe alors à l’attaque, n’a plus qu’à franchir l’Ill sans histoire et qu’à mener une brève poursuite, marquée par le combat et la prise d’Artzenheim, dernier village alsacien libéré par le Régiment.
Trois compagnies du Régiment ont dans ce bref récit tenu la vedette. Qu’a fait l’autre compagnie de combat ? Eh bien, la 4e Compagnie de chars légers a été présente à presque tous les engagements. Elle a droit à un chapitre pour elle seule. Dispersée par sections entre les détachements tactiques, elle a partout éclairé, appuyé la progression ou les attaques des compagnies de Sherman. Sa part de sacrifices, sa part de pertes, sa part de gloire est égale à celle de chacune des trois autres. Un chiffre frappant donnera une idée de la façon dont elle est allée au combat : du 31 novembre au 2 décembre 1944, elle a vu tomber à sa tête quatre commandants de compagnie, dont deux tués.
Mais il semble que de Gavardie, s’il n’avait pas trouvé une mort glorieuse dans cette opération, eût évoqué avec une émotion particulière l’affaire de Baccarat. Ce jour-là, la 4e Compagnie, étalée sur tout le front du Régiment, tout entière en première ligne, assurant à la fois la direction et la reconnaissance, a mené son grand combat.
Enfin, il n’est pas un homme des compagnies de combat qui n’ait son histoire à raconter au sujet de la Compagnie hors rang, qui n’ait à citer un dépannage acrobatique exécuté sous le feu, un ravitaillement en essence ou en munitions accompli en première ligne après d’interminables parcours de jour et de nuit sur des itinéraires souvent coupés par l’ennemi. C’est qu’à tout chant il faut un accompagnement. Pendant que les violons et les cuivres dessinent leurs brillantes et spectaculaires arabesques, il faut que le piano et la contre basse, obscurément, tenacement, les soutiennent. Cette partie plus modeste mais aussi méritoire, la Compagnie hors rang l’a tenue à l’égard des compagnies de combat. Celles-ci le savent et lui en savent gré.
Au terme de cette campagne de France, le Régiment a gardé son tonus, son esprit bien particulier, s’il ne les a pas développés. Malgré ses pertes, il est prêt à de nouvelles campagnes et les appelle de toute son âme. Il a pansé ses plaies et comblé les vides par un apport de jeunes venus à lui volontairement sur le sol de France et qu’il a conquis d’emblée à sa foi et à son enthousiasme comme à son particularisme et à ses manies. Et les anciens, ceux de 1940 — ou du moins ce qui en reste — regardent avec une joie profonde « cette levée de nouveaux hommes et leur en-marche ».

Capitaine Buis.