Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

1er RÉGIMENT de MARCHE des SPAHIS MAROCAINS – R.M.S.M.

DÉCOUVERTE ET RECONNAISSANCE DERRIÈRE LES CALOTS ROUGE


LE 1er RÉGIMENT DE MARCHE DES SPAHIS MAROCAINS

Extrait de LA 2e DB – Général Leclerc – Combattants et Combats – EN FRANCE

IL y a probablement des gens qui s’imaginent que la réputation des Spahis de la Division Leclerc ne tient qu’à leur coiffure. Certes, un calot rouge, entièrement rouge, ce n’est pas très discret; cela fait même un peu tapageur, et celui qui l’a sur la tête en profite parfois pour se donner un genre.
Seulement, s’il est voyant dans les cantonnements, le « calot rouge » l’est aussi dans les combats. De le porter toujours, en patrouille comme au repos, à la tourelle de son blindé comme à la sortie de la messe, le Spahi a bien le droit, ce me semble, de tirer une certaine fierté : cela cesse d’être du chiqué pour devenir de la crânerie. On m’objectera peut-être que cette crânerie fait courir au crâneur un risque inutile ; mais ne trouvez-vous pas qu’en matière de bravoure et par le temps qui court il n’est pas mauvais qu’on en fasse parfois un peu trop? Et il est certain que les Spahis sont toujours dans leur comportement un peu de la couleur de leur calot.
Cela explique bien des choses.
Cela explique des cantonnements parfois un peu bruyants et des bordées un peu sensationnelles, cela explique aussi une prodigieuse correspondance féminine qui suit le 1er R.M.S.M. dans ses déplacements comme une queue de comète.
Mais cela explique également ces évasions massives de blessés ou de malades incomplètement guéris qui quittent l’hôpital sur la simple rumeur que leur escadron monte en ligne.
Cela explique le ralliement de la première heure aux forces du général de Gaulle.
Cela explique ces faits d’armes tantôt sanglants, tantôt sans perte, toujours brillants, qui font la trame de l’histoire du Régiment.
On en trouvera ci-après quelques exemples tirés de divers documents authentiques; il ne s’agit que de minces épisodes aux yeux des Etats-Majors; les grandes affaires ont été exposées précédemment avec tout le sérieux qui convient : ils suffisent cependant pour justifier ce que j’avance. Souvent La Fontaine raconte ainsi sa fable après avoir énoncé la moralité.
Mais ici la fable est une histoire vraie.

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Syrie, 30 juin 1940. –
Le Premier Groupe d’Escadron du 1er Régiment de Spahis Marocains fait mouvement de Rachaya au camp de Karaoune. Le 1er Escadron est en tête, commandé par le capitaine Jourdier.
Arrivé à un carrefour, celui-ci fait sonner « Aux officiers » et « Aux sous-officiers ».
Lorsqu’il a tous ses gradés autour de lui, il leur parle en ces termes :
« Devant vous, deux routes. Celle de droite mène à Beyrouth, vers vos habitudes, vos routines, vers la vie facile, vers le déshonneur; celle de gauche mène en Palestine, vers l’inconnu, vers l’exil, mais aussi vers le combat et vers l’honneur. Vous choisirez.»
Il a dit cela sans aucune emphase, sur le ton le plus naturel et presque à voix basse; puis il est remonté à cheval et parti sans regarder derrière lui. Il entend seulement le piétinement de ceux qui le suivent.
A la frontière de Palestine, 20 kilomètres plus loin, il se retourne et compte; il y a cent vingt hommes à cheval; c’est, à l’exception du peloton de l’officier indigène, la totalité de son escadron.
L’Escadron Jourdier, du 1er Régiment de Spahis Marocains, est l’embryon d’où sortira le 25 septembre 1942 le premier Régiment de marche de Spahis Marocains, qui formera lui-même plus tard le Régiment de reconnaissance de la 2e Division blindée.

Erythrée, hiver 1940-1941. –
Le commandement anglais utilise les Spahis pour des reconnaissances à longue distance sur le front d’Erythrée, à la jonction de l’Ethiopie et du Soudan. Ils sont encore à cheval et s’infiltrent chez l’ennemi à travers la savane et les forêts d’épineux jusqu’à 50, 60 ou 100 kilomètres des postes avancés anglais, sous un climat de feu. Ils ont l’équipement anglais et n’ont gardé de leur uniforme traditionnel que le calot qu’ils portaient jadis en manœuvre.
Un matin, au bord de la rivière Settit, une patrouille de vingt Spahis découvre les traces d’un détachement monté italien et les suit. Elle tombe bientôt sur un important bivouac. Malgré la disproportion des forces, les Spahis chargent au galop de leurs petits chevaux barbes. Les Italiens, surpris, se dispersent, puis se ressaisissent et ouvrent finalement un feu si nourri sur les nôtres que ceux-ci sont obligés de se replier jusqu’au couvert le plus proche. Dans cette manœuvre, un Spahi, son cheval tué sous lui, reste en arrière et est aussitôt entouré d’ennemis qui cherchent à le capturer. Abrité derrière le cadavre de sa monture, il tire les plus hardis à bout portant; l’un d’eux même, qui s’est approché trop près au moment où le Spahi n’a plus de balles dans sa carabine, se voit arracher son fusil des mains et est percé de part en part avec sa propre baïonnette.
Les Italiens n’insistent pas et évacuent leur bivouac peu après, laissant leurs morts sur le terrain.
Un autre jour, dans des circonstances analogues, l’Escadron Jourdier foncera encore sabre au clair sur un parti italien à cheval, le mettra en fuite et le poursuivra jusqu’à la ligne de résistance. Encerclé et poursuivi à son tour, l’Escadron Jourdier sera encore obligé de charger deux fois pour se dégager. Il ne devra finalement son salut qu’à une marche forcée de 70 kilomètres à travers un terrain spongieux, les hommes, à pied, tirant leurs chevaux par la bride.
Ce sont probablement les dernières charges au sabre de la cavalerie française.

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Libye, octobre 1942. –
Les Spahis, qui forment à cette époque le 1er Régiment de marche de Spahis Marocains, aux ordres du Chef d’Escadron Rémy, sont motorisés. Ils ont des automitrailleuses anglaises et des autocanons d’un type spécial dus à l’invention d’un des plus célèbres chasseurs de la brousse africaine, le lieutenant Conus. Ces engins, dont le canon est un 75m/m français, dont le châssis provient d’un camion américain, la tourelle d’un char italien, ne sont pas seulement un modèle d’ingéniosité; ils constituent des instruments de reconnaissance à grande portée extrêmement puissants, capables de faire échec aux blindés allemands, comme la suite le montrera.

Associés à la ire Compagnie de chars «Français libres», les escadrons de Spahis forment la Free French Flying Column, qui participe aux opérations de la VIIIe Armée.
Le premier engagement de ce premier corps blindé de la France libre est le combat de Himmeimat, où, avec deux bataillons de la Légion étrangère, la Free Flying Column prend contact avec un fort point d’appui allemand retranché sur un plateau. Cette attaque de diversion participait du plan du général Montgomery, qui ce jour-là forçait El Alamein. La poursuite ne se fait pas attendre : elle convient particulièrement à la colonne volante.

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Tunisie, 6 mars 1943, Médenine.
Tandis que les forces alliées sont arrêtées devant les lignes allemandes dans le Sud-Tunisien, la Free French Flying Column reçoit la mission d’assurer le flanc-garde sud-ouest du dispositif.
A 7 h. 45, une forte colonne allemande de chars d’assaut se présente sur la route de Médenine à Foum-Tatahouine. Le feu des autocanons, ouvert à plus de 1.000 mètres, oblige l’ennemi à s’embosser dans les oliviers et derrière les murettes, puis à tenter de déborder les Français par des manœuvres d’encerclement.
Un duel s’engage au canon, où les Allemands possèdent certainement la supériorité technique par la valeur de leurs engins et, peut-être aussi, la supériorité du nombre.
La lutte est sévère. Lorsque, après le premier choc, l’ennemi pense les Français suffisamment ébranlés, une voiture blindée allemande fonce sur la route à toute allure dans le dessein d’en ouvrir le passage. Elle est appuyée par les feux de flanquement de chars embossés de part et d’autre. Un de nos autocanons l’attend à courte distance et la détruit en deux coups au but. C’étaient les deux derniers obus qui lui restaient dans son coffre à munitions.
Plus loin, un autre autocanon, repéré par l’artillerie allemande, est touché de deux coups directs et immobilisé; tout l’équipage est blessé, à l’exception du pointeur. Le chef de peloton monte lui-même sur la tourelle et sert la pièce, jusqu’à ce qu’un troisième obus mette définitivement la voiture hors de combat. Le tir sera alors repris par un troisième autocanon, qui subira le même sort : deux fois touché en plein, son moteur arraché et ayant un commencement d’incendie, le tir sera continué sous la direction du même chef de peloton, jusqu’à ce qu’un troisième obus vienne détruire la pièce elle-même.
Toute la journée, automitrailleuses, autocanons et chars tiendront tête aux blindés allemands et déjoueront leurs manœuvres. Finalement ceux-ci renonceront à forcer le passage. Ils se retrancheront sur les hauteurs, puis battront en retraite quelques jours après, amorçant ainsi l’évacuation de la Tunisie.
Tunisie, 12 mars 1943.
Par une liaison personnelle du Chef d’Escadron Rémy, la Free French Flying Column, qui vient d’Egypte, fait jonction avec la colonne Leclerc, qui vient du Tchad. A partir du 13 mars au soir, elle passe aux ordres du général Leclerc et se fond dans ce qu’on appelle alors la force « L ».
Après, c’est la forêt de Temara et ses guitounes bordées de cailloux blancs, sous la pluie. Séjour maussade, où les Spahis échangeront leurs habitudes de la vie libre du désert et des combats avec les contraintes de la vie de camp. Séjour utile cependant : le 1er R.M.S.M. se reforme, assure sa cohésion, touche son matériel américain, s’instruit.
Après, c’est l’Angleterre, qui fera du Spahi le plus ferme soutien de la politique d’entente cordiale. Source inépuisable de souvenirs sentimentaux et de salutaires réflexions politico-sociales. Nos Spahis apprendront qu’un peuple libre peut être discipliné. Ils prendront des leçons d’élégance et veilleront au pli de leur pantalon.
Après, c’est le débarquement et la campagne de France, dont on a trop dit qu’elle était spectaculaire pour qu’il ne soit pas juste d’ajouter qu’elle a coûté au Régiment, en tués, blessés, disparus, 50 % de l’effectif débarqué.

Normandie, 12 août 1944.
(Extrait du compte rendu adressé par Le chef du Ier Peloton du 3e Escadron –Lieutenant Vezy— à son capitaine commandant.)
8 h. 15. – – Valframbert. Un char allemand brûlant sur la route, la patrouille de tête tourne sur la gauche par les Vignes. Arrêtée à 8 h. 30 par un char allemand armé d’un canon de 88, qui tire quelques coups sans toucher les A.M. Patrouille revenue à Valframbert, puis repartie pour tirer sur le char. Reçu ordre de rejoindre le gros sur l’axe.
9 h. 30. — Vingt-Hanaps. L’infanterie ennemie tire sur la patrouille de tête; de nombreux chars allemands dans le village et se dirigeant vers la forêt sont attaqués par l’aviation.
10 h. 15. – – Saint-Gervais. Un prisonnier.
11 h. 15. – – Arrivée à Sées. Liaison avec les Américains.
14 heures. — Départ de Sées par la route de Carrouges. Accrochage à la sortie de la ville par des éléments d’infanterie ennemie.
14 h. 45. – – La forêt est occupée par de l’infanterie et des blindés ennemis. La patrouille de tête ouvre le feu sur des fantassins embusqués dans les bois de chaque côté de la route et poursuit sa mission. La voiture de l’adjudant Fitament tombe sur un 75 pak qui la manque à 30 mètres, répond à la mitrailleuse et au 37, tue les pointeurs et met les autres en fuite.
La 2e A. M. voit un side piloté par un officier allemand, ouvre le feu, tue le conducteur. Au même moment, venant d’une route adjacente, un camion de munitions allemand arrive derrière la même A. M., qui ouvre le feu. L’obusier met le feu au camion d’un coup de 75. La patrouille de tête revient en arrière pour ne pas être coupée du peloton par le camion en feu. Le reste du peloton arrive, détruit un camion chenille plein de munitions et une pièce antiaérienne. L’infanterie ouvre le feu sur nous : deux blessés.
Les chars amis arrivent vingt-cinq minutes après.
15 h. 45. – – Repartons.
16 heures. – – Au carrefour de la route de Mortrée, la patrouille de tête aperçoit trois véhicules se dirigeant sur Carrouges, les poursuit, les détruit et fait sept prisonniers. Une autre A. M. détruit une motocyclette. Une autre s’empare d’une V.L.

21 h. 30. – – Arrivons à Francheville. La voiture de tête s’engage dans le village et tombe sur deux camions d’essence, y met le feu, mais est bloquée par le feu. La deuxième voiture entre dans le village, aperçoit une V.L., la capture, continue, capture un camion de ravitaillement et fait dix prisonniers. La troisième voiture tombe à l’entrée du village sur une colonne de gros engins chenilles, dont quelques chars. Plusieurs voitures du peloton ouvrent le feu sur cette colonne. Des véhicules sont incendiés aux deux bouts, bloquant ainsi le convoi, qui est abandonné par son personnel.
*

Paris, août-septembre 1944.
Les calots rouges roulent sur les pelouses de Longchamp, comme des jetons sur un tapis vert; on en voit aussi à la Grande Cascade et au Racing, autour de la piscine. Les femmes se pressent autour des guitounes, comme les guêpes en automne autour d’un compotier. On en voit aussi dans le campement, même jusque sous les voitures et sous les toiles de tentes. Certaines ont revêtu la combinaison; elles font la cuisine et lavent la vaisselle.
Les Spahis meublent aussi les bars des Champs-Elysées. Ils étonnent par leur verve et leur résistance à l’alcool. Ils sont richement accompagnés et manifestent un certain entraînement à ce qu’Alexandre Dumas appelait la Grande Vie.
Seulement quelques jours auparavant les mêmes hommes éclairaient la Division sur les routes qui mènent de Rambouillet à Paris.
Ces communes de banlieue, qui évoquent des souvenirs de dimanche pour la plupart des Parisiens, les ont vus se battre, vaincre et parfois tomber :

Trappes, Voisins-le-Bretonneux, le M met, Magny-Guyancourt, les Quatre-Pavés-du-Roy, Longjumeau, Massy, la Croix-de-Berny, Orsay, Saclay, Robinson…
Puis, le 25 août, les Spahis sont entrés dans Paris, et jusqu’au 27 ils ont participé au nettoyage de la capitale.
Le Ier Escadron est à Saint-Cloud, au pont de Sèvres, à Boulogne-Billancourt, à la porte de La Chapelle ; le 2e, à Neuilly, avenue des Champs-Elysées, place de la Concorde; le 3e, rue de l’Abbé-de-1’Epée, boulevard Saint-Michel, au Luxembourg, aux Tuileries; le 4e, au château de Madrid et au mont Valérien, où le colonel Rémy est blessé; le 5e, aux Invalides, au Champ-de-Mars, rue de Bourgogne et au Palais-Bourbon, puis à Aubervilliers et au Bourget, où le combat est particulièrement rude.
Qui eût cru que les noms de ces rues, de ces jardins paisibles chargés de souvenirs aimables seraient un jour des noms de victoires !
Celui qui a vu cette fantastique bataille de Paris, sous un glorieux soleil d’été, au milieu des citadins en fête et des femmes à bicyclette, montrant leurs cuisses dorées sous leurs courtes jupes ballon, gardera le souvenir, au milieu de toutes ces couleurs, de quelques taches rouges, pimpantes et cocardières : la note des Spahis.

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Lorraine., la marche sur la Moselle., septembre 1944.
D’un correspondant de guerre détaché près du 2e Escadron (Escadron Pallu).
Le 13 septembre au matin, la bataille de Dompaire commence. Le G.T.L. n’a pas de trop de tous ses moyens et de l’air-support pour tenir tête à l’attaque de la H2e Panzerbrigade, équipée de chars flambant neufs. L’escadron de reconnaissance n’a cependant que faire dans cette bagarre, vu ses moyens de feu insuffisants. Il sera employé ailleurs.
Voici ce dont il s’agit : on manque de précisions au sujet de la 79e Division d’Infanterie américaine dans la région située à l’est de Mirecourt; d’autre part, la Division désire connaître l’état des passages sur la Moselle à Châtel.
Renseignements sur l’ennemi : néant.
Itinéraire à suivre : liberté complète laissée au capitaine commandant le 2e Escadron.
Voilà la mission de découverte dont rêve chaque cavalier : les Spahis ont le sourire. Et, pendant que la bataille fait rage à Dompaire et Damas, l’Escadron glisse plus à l’est, vers l’inconnu.
Une patrouille de trois automitrailleuses ouvre la marche, soutenue par deux T.D. et suivie d’une équipe légère de déminage, puis du groupe de commandement de l’Escadron. Un peloton ferme la marche, lui aussi soutenu par deux T.D.

Par bonds rapides, l’Escadron atteint Gircourt. La population est dehors et acclame nos Spahis. Fleurs et bouteilles tombent dans les voitures. Nous prévenons cependant ces braves gens qu’il n’y a rien derrière nous et que les boches peuvent revenir.
On atteint Derbamont, qui est aussi trouvé libre. A ce moment, un télégramme parvient au capitaine, annulant sa mission de liaison avec la 79e Division d’Infanterie américaine. Il ne reste qu’à chercher les passages de la Moselle à Châtel.
A toute allure, l’Escadron poursuit sa route et parvient à Nomexy sans avoir rien rencontré, ce qui est inespéré.
Une femme à bicyclette nous apprend que la route est libre jusqu’à Charmes et que les Américains y sont. Le capitaine décide alors d’envoyer un peloton prendre quand même liaison avec eux, tandis que le reste du détachement se dirigera sur Châtel en tentant le passage de la rivière.
Des A.M. et des patrouilles à pied de Spahis et de Sapeurs parcourent les rues de Nomexy, où ils trouvent quelques Allemands, qui s’enfuient après une brève fusillade. Une quinzaine sont faits prisonniers.
Les points de passage sont reconnus : le pont est détruit, mais il existe un gué praticable de 80 mètres. Nos patrouilles d’A.M., suivies de la Jeep amphibie, sont envoyées de l’autre côté.
La mission est accomplie et les renseignements recueillis sont envoyés par radio.
Subitement, on capte un télégramme en l’air : « P.C. attaqué. » Puis un autre, qui nous est adressé : « P.C. de groupement attaqué à Ville-sur-Illon. — Rejoignez d’urgence. »
Que se passe-t-il ? Il faut rentrer au plus vite. L’ordre est transmis par radio à chacun des deux pelotons de revenir au plus vite.
Le détachement n’est pas plus tôt rassemblé qu’un obus éclate à 10 mètres de la route, le long des voitures. Heureusement sans dégât.
Tandis que l’Escadron démarre, d’autres obus tombent encore autour de la place qu’il vient de quitter.
Un télégramme arrive en réponse aux renseignements que nous avons fournis : « Bravo les Spahis ! Donnez votre position. »
Le Commandement s’inquiète sur notre sort. Il ne sait pas où est passé le restant des chars allemands qui vient de fuir le champ de bataille de Dompaire; ces chars sont probablement entre le G.T.L. et nous.
L’Escadron fonce quand même sur le même itinéraire qu’à l’aller. A Derbamont, les habitants sont inquiets : à 300 mètres de là, en effet, des chars allemands viennent de passer. Plusieurs se sont sabordés et brûlent; ce sont ceux qui n’ont pu passer le ruisseau qui longe le village. Plus loin, à l’est, sur les hauteurs en direction de Saint-Vallier, de grosses fumées montent, prouvant qu’il y en a d’autres encore détruits par là. Des traces profondes labourent le sol, montrant le chemin suivi par les chars dans leur fuite éperdue sous le feu de nos Sherman et de l’air-support.
Nous arrivons à Gircourt. Là, les habitants nous déclarent que le matin, une demi-heure après notre passage, dix chars allemands sont passés, suivant la même route que nous. Toutes ces bonnes gens, qui attendaient encore des troupes françaises avec des fleurs et du vin, les ont d’abord confondus avec nos blindés. Lorsqu’ils sont revenus de leur erreur, les Allemands ont réquisitionné les présents qui ne leur étaient pas destinés. Ils en étaient encore tout penauds.
L’Escadron rejoignit enfin le G.T.L. vers 17 heures, la situation était de nouveau très calme. La bataille avait cessé. Le 2e Escadron, qui à l’aller comme au retour avait, par moments à quelques minutes près, emprunté le même itinéraire que la 112e Panzerbrigade, aurait presque pu ne pas se douter qu’une des plus violentes batailles de chars de la campagne de France venait d’avoir-lieu.

Alsace, 22 novembre.
Combat de Guntzviller, raconté à ses camarades par un Spahi du 2e Escadron, 2e Peloton (Peloton Caget).
« Mon vieux, je te dis, c’est une histoire de fou !
» Le mouchard avait dit qu’il n’y avait rien dans le patelin, et les civils aussi. Alors le capitaine il a dit comme ça qu’on pouvait y aller bille en tête.
» Mon vieux ! pour y aller bille en tête, je te jure qu’on y a été bille en tête. Au début, on a eu du mal à doubler la colonne, parce qu’on était un peu en arrière et qu’il y avait devant nous une bande de Sherman et de half-tracks qui, comme de juste, s’étaient tassés les uns sur les autres, comme un troupeau de moutons devant une porte fermée.
» Enfin, après, quand on a pu prendre la petite route et qu’on était seul, on a foncé plein pot. On arrive au patelin, pas d’histoire. La première bagnole continue, va à l’autre bout du patelin, toujours plein pot, et voilà qu’elle tombe sur une barricade.
» Elle s’arrête. Au même moment, pan ! un pelot en plein dedans. Un pelot qui sort d’un tas de fumier. Eux, ils ne voient que le tas de fumier, mais nous on est derrière et on voit bien qui est-ce qui a tiré. C’est une espèce de grand machin de canon long comme un jour sans pain et monté sur des chenilles et avec sa tourelle tout à l’arrière. Un Ferdinand que ça s’appelle, il paraît.
» Nous, on tire dedans à tout hasard. Eh bien! mon vieux, du premier coup on met dedans et on voit les Fritz qui giclent et puis qui cavalent tandis que les copains les azimutent à la carabine.
» Mon vieux ! on se marrait déjà quand on a pris nous-mêmes un pelot en plein dans la gueule, parti d’une vacherie de Panther sur la gauche, qu’on n’avait pas vu. On a été tous plus ou moins amochés et la bagnole qui ne pouvait plus ni bouger ni tirer. Et puis, brusquement, cela se met à péter de partout; un autre char qu’il y avait encore et puis des biffins en pagaïe. Nous, on tirait comme on pouvait, protégés par notre troisième bagnole, qui tirait aussi en reculant. Pendant un temps, les Jeeps sont venues chercher les blessés. Il y en a eu une de mouchée, mais on a pu ramener les copains quand même.
» Et puis, de tout ce temps-là, notre obusier cherchait la bonne place pour azimuter le char boche le plus près de nous sans trop se faire voir. Alors, quand il est placé, il se met à tirer. Le boche le voit et tire aussi.
» Si tu avais vu cela, mon vieux, t’aurais rigolé. On aurait dit des gosses qui jouent à la balle. L’obusier lâchait son coup et après le boche en renvoyait un, ainsi de suite, indéfiniment.
» Seulement, tu parles que les pelots de notre obusier ils s’écrasaient sur la carapace du boche comme des œufs à la coque. Tandis que ceux du Fritz, ils auraient traversé l’obusier comme une vieille chaussette, s’ils l’avaient attrapé. Heureusement qu’il était camouflé, mais tout de même le Fritz a fini par le repérer comme il faut, et cela ne tombait pas loin. Moi, je voyais le moment que tout cela allait tourner au vinaigre pour les types de l’obusier.
» Alors le lieutenant il a dit que cela allait bien comme cela, qu’on avait ramené les blessés, qu’on savait où étaient les boches et combien ils étaient, et que ce n’était plus notre boulot. Alors il a fait revenir l’obusier et on a attendu nos chars pour rentrer dans le patelin. Mais, quand ils sont arrivés, les boches s’étaient taillés.
» Comme quoi, mon vieux, les mouchards, faut jamais croire ce qu’ils disent, parce qu’il y a encore là-dedans des types qui sont capables de prendre un Tigre pour une rangée de choux-raves, et deuxièmement, à la guerre, tout est une question de pot. »

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Alsace, coup de main d’Ebersmunster, 27 décembre 1944. –
D’après les comptes rendus des commandants des 6e (capitaine Kochanowski) et 7e Escadrons (lieutenant Oddo).
Le village d’Ebersmunster est coupé en deux par l’Ill. La rive ouest est tenue par des éléments du 1er R.M.S.M. La rive est par les Allemands. Cette situation dure depuis un certain temps et comporte de multiples inconvénients. En particulier, les tours de l’église monumentale qui domine le village fournissent à l’ennemi des observatoires excellents. Le colonel J. S. Remy, commandant le G.T.R., charge les 6e et y6 Escadrons de la prise du village.
L’opération est fixée au 27 décembre. Il fait froid et beau. La lune est pleine; il y a un peu de neige par endroits.

Le succès doit être recherché par la surprise et la rapidité. Aussi aucune préparation d’artillerie n’est prévue. Seul un tir d’engagement, déclenché après le débouché de l’attaque, doit prévenir l’arrivée de renforts.
La préparation est faite avec le plus grand soin. Un piège a été tendu à une relève allemande pour avoir des renseignements de prisonniers ; le Piper-Cub a rapporté des photographies. Enfin, la nuit précédant l’attaque, le capitaine Kochanowski a fait avec quelques hommes une reconnaissance personnelle à la faveur de l’obscurité jusqu’à moins de 10 mètres d’un poste de guet ennemi. Au retour, il fait exploser une mine sur son passage et a la chance de n’être pas atteint.
A l’heure H, les groupes sont à pied d’œuvre; les hommes portent le chèche croisé sur la poitrine comme signe de reconnaissance. Ils ont leurs grenades, leurs fusées, leurs outils et même leurs échelles.
Les défenses sont en effet redoutables. Il y a une rivière à franchir, des murs à escalader et des champs de mines à traverser. Les deux escadrons doivent prendre le village en pince et faire leur jonction sur la place de l’église.
Dès le départ, un peloton du 6e Escadron éprouve des difficultés. Des mitrailleuses ennemies l’empêchent de franchir la rivière et le mur du cloître, qui se succèdent. Malgré un tir de fumigènes, deux tentatives échouent. La mitrailleuse allemande rase le mur, et toute personne qui se présente à la crête est immédiatement balayée. Pourtant, le chef de peloton lui-même fait une troisième tentative, place une autre échelle et arrive à bondir par-dessus le mur, tuant les servants allemands sur leur pièce. D’un groupe de combat engagé dans ce coin, il restera finalement un survivant.
De son côté, le 7e Escadron est tombé sur le champ de mines. Les groupes de combat s’y engagent les uns après les autres, sans se laisser arrêter par les pertes et affrontant ce danger sournois avec une sérénité parfaite. On voit les Spahis, les uns après les autres, dépasser leurs camarades tombés et avancer méthodiquement; lorsqu’ils sautent à leur tour, ils sont aussitôt dépassés par d’autres, jusqu’à ce que, finalement, le champ de mines traversé et les armes automatiques qui le gardaient réduites au silence, le 7e Escadron puisse rejoindre le 6e sur la place du village.
On ne peut mieux faire pour illustrer ce fait d’armes que de reproduire entre autres la citation du maréchal des logis de R.D. :
« … après avoir franchi l’Ill à la tête de son groupe de combat, à quelques dizaines de mètres d’une mitrailleuse allemande, et traversé un champ de mines anti-personnel, où il a été blessé et a laissé en tués et blessés les 2/3 de son effectif, a attaqué et occupé avec deux de ses hommes les premières maisons du village tenues par l’ennemi. Ayant reçu du renfort et dépassé par un autre groupe, s’est personnellement porté au secours de ses blessés gisant dans le champ de mines. Bien que blessé de nouveau à deux reprises, a récupéré ses blessés… n’a consenti à aller se faire soigner que sur l’ordre formel de son Chef de peloton. »
Il faut de tout pour faire un monde.
A ce compte, le Régiment de reconnaissance de la 2e Division blindée est à lui seul un petit monde. N’êtes-vous pas frappés de la diversité des missions qu’on lui confie ? Raids de découverte en automitrailleuses, attaques de villages avec des chars, appuis d’infanterie et, mieux, travail d’infanterie proprement dit, secteurs tenus sous le bombardement, coups de mains, le 1er R.M.S.M. a fait de tout et est apte à tout. Aussi est-ce de toute la 2e Division blindée l’unité dont les moyens de combat sont les plus divers : automitrailleuses, chars légers, chars Sherman, half-tracks, Jeeps, obusiers, sans compter les Dodge, les G.M.C., des véhicules de prise; tout cela nécessite chez les hommes aussi une variété d’aptitudes considérables. Il faut savoir un peu tout faire dans la Reconnaissance.
Il faut de tout pour faire un monde. Mais le monde, il y a une force unique qui l’anime et retient ensemble tous ces éléments disparates, qui empêche toute cette variété de retourner au chaos. Cette force unique, appelez-la Dieu, Nature, loi de Newton; peu importe, son existence n’est pas contestée.
Qu’est-ce donc, dans le 1er R.M.S.M., cosmos en réduction, qui joue le rôle de cette force harmonieuse et centripète ? Si étrange que cela puisse paraître, cette force émane du seul engin de guerre qui ne soit plus représenté au Régiment : le cheval…
Car l’esprit qui anime le Régiment depuis le colonel jusqu’au dernier Spahi de 2e classe arriva du B.R., cet esprit combatif, cette hardiesse mêlée à un légitime souci du confort et de l’élégance, cet esprit spécial qui donne à tout un corps sa cohésion, c’est l’esprit cavalier.

Aspirant JEAN DURAND, du 3e Escadron.