Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

La bataille de Normandie

Normandie


L’ÉCRASEMENT DE LA SEPTIÈME ARMÉE ALLEMANDE

Embleme 2e DB (extrait de ” LA 2E DB – Général Leclerc – EN FRANCE – combats et combattants” – ©1945)

 

Percée

 

8 AOÛT 1944

LA Division est lâchée, plein large, sur les routes de France.
D ‘Avranches vers Le Mans, ses quatre mille véhicules, en deux colonnes, vont y faire d’une seule traite 2oo kilomètres.
Leur itinéraire n’est pas la ligne directe : ils marchent d’abord plein sud, plus loin que Rennes, puis, débordant Laval, où l’ennemi tient encore, ils vont s’infléchir vers l’est, vers la Sarthe.
Où se regrouperont-ils, ils ne le savent pas au départ.
La 79e Division d’infanterie américaine et la 5e Division blindée américaine, parties en avant, doivent faire demain sur la rivière une tête de pont : de là nous devrons aussitôt repartir avec elles vers le nord, à la rencontre des Anglais qui vont attaquer Falaise.
Plus de détails et des ordres plus précis, c’est en route que nous les recevrons.
Entre les Allemands qui refluent vers la Bretagne et vers Nantes et ceux qui se reforment hâtivement pour, à partir de Mortain, constituer à tout prix un flanc sud à leur 7e Armée, toujours durement accrochée en Normandie, les routes s’ouvrent en éventail, miraculeusement libres.

*

C’est sur ces routes découvertes dans la nuit tranche par tranche, petites tranches limitées par l’éclairage veilleuse et la poussière, sur lesquelles le chauffeur s’use les yeux, que nous nous sommes retrouvés d’emblée, libres, chez nous.
Du bateau qui nous amenait d’Angleterre une semaine auparavant, nous avions longuement cherché à discerner de la brume une ligne grise. Puis, derrière les centaines de navires autour desquels s’affairaient les chalands, entre ceux qui s’étaient échoués le ventre sur la plage pour y vomir leurs véhicules, nous avions marché sur un peu de sable. On nous y avait pris la main pour nous conduire en file sur des routes défoncées où chaque véhicule s’insinuait entre deux autres comme un globule dans un morne courant. La poussière qu’elles fabriquaient habillait le paysage; les villages en passant offraient des façades lasses ; les habitants levaient sur la file monotone un regard anonyme. Puis il n’y avait plus eu de villages; dans les décombres et les vergers, où le bétail égaré se regroupait d’instinct, de moins en moins d’habitants.
Et subitement, ç’avait été Avranches. Le dernier goulot franchi nous étions restés encore deux jours à proximité devant Mortain, d’où Von Kluge prononçait sa contre-attaque : quelques éléments légers de notre Division y prendront le contact, ce qui vaudra à l’Etat-Major allemand, au moment où nous l’attaquerons dans le dos derrière Alençon, de nous situer toujours au nez de son saillant.
Maintenant, Patton a hardiment lancé sa nasse. Le 9 au matin nous voilà, sans transition, à Château-Gontier, aux frontières de l’Anjou.
Les villages, réveillés par notre fracas, claquent tôt leurs volets : au vol s’échangent les premiers
« Bonjour ! », clairs et triomphants. Puis, au hasard des embouteillages, la multitude des gestes, des questions, des regards, de tout ce qui est inexprimable, bientôt d’ailleurs brutalement interrompus par la remise en marche des moteurs.

 

*

 

L’après-midi du même jour, les contacts ont été rapidement pris avec le XVe Corps américain (général Haislip), qui lui aussi déploie à peine ses tentes. Les ordres que nous en recevons sont des plus simples. La 5e Division blindée et la 79e Division d’infanterie ont fait autour du Mans une tête de pont d’une vingtaine de kilomètres sur la Sarthe : nous allons y passer le soir même par deux ponts que le génie américain doit nous construire aux lisières nord de la ville. Demain matin nous attaquerons sud-nord, objectifs Alençon-Carrouges. A notre droite, la 5e Division blindée attaquera parallèlement à nous, direction Mamers-Sées. A notre gauche, nous aurons à nous flanc-garder nous-mêmes sur la Sarthe : Patton, dont les derniers éléments solides sont à Mayenne, n’a pas hésité à étirer beaucoup plus loin, derrière le Mans, son large enveloppement ; entre la Mayenne et la Sarthe ne doit pour l’instant patrouiller qu’un groupe de cavalerie. Il sera suivi dans deux jours par des éléments plus lourds, notamment la 3e Division blindée américaine.

 


Premiers combats

 

Sitôt ses ordres donnés, le Général s’est porté sur la petite place du faubourg de La Chapelle-Saint-Aubin, aux lisières nord du Mans. De là, il verra monter ses colonnes.
Sitôt reconnu il est l’objet de nombreuses sollicitudes : on lui offre une chaise, là, sur la place, puis un bouquet. Puis on l’installe au café du coin. Puis à la cure. Il s’efforce d’y répondre de son mieux : mais d’elles-mêmes les bonnes volontés s’effacent quand elles réalisent de quoi il s’agit. L’étroit pavé ne tarde pas en effet à trembler sous les premiers chars, les calmes façades disparaissent dans la poussière, l’air vibre et se dessèche de l’échappement des Diesel. Un par un, chars, half-tracks, véhicules apparaissent à l’angle, qu’on s’attend chaque fois à voir écorner, virent en changeant de régime, font place au suivant. Ainsi pour un millier d’entre eux, toute la soirée et toute la nuit. Et comme aux ponts qui sont un peu plus loin ça ne marche jamais tout seul, que l’un d’entre eux sera même longtemps impassable et qu’il faut se mettre en place en pleine nuit, sans l’avoir reconnue, dans une minuscule tête de pont où sont déjà les Américains, vous pouvez imaginer de nombreux à-coups, et que ni civils ni militaires ne dormirent beaucoup cette nuit-là.

*

Au jour, sans un temps d’arrêt pour un repos ni un regroupement (après deux nuits consécutives d’efforts), Dio et Langlade débouchent pour le combat. La colonne de ravitaillement qui amène le gas-oil nécessaire aux chars a été bombardée près d’Avranches : le 12e Cuirassiers partira avec un escadron sur trois qui fait ses pleins en séchant les deux autres.
Chacun des groupements, qui marchent de front, dispose de deux axes ; Dio, par Ballon, vers Doucelles et Colombiers, Langlade vers Louvigny. Il faut encore que la 5e Division blindée nous ouvre passage, dégage les itinéraires et se rabatte dans sa zone. A 9 h 45 les premiers coups de feu sont échangés avec les antichars allemands au carrefour des Pâtis, derrière le pont intact saisi sur la petite rivière.


*



Le front allemand, sur le flanc sud du saillant, présentait lui aussi une lacune entre la Mayenne et la Sarthe, où combattaient les restes déjà très éprouvés de la 708e Division blindée et de la 130e Panzer Lehr. A l’est de la Sarthe, son aile marchante était confiée à une division fraîche et solide, la 9e Panzer, maintenue longtemps dans la région de Nîmes, et engagée seulement depuis l’avant-veille. Elle avait combattu en retraite entre la Mayenne et la Sarthe, qu’elle avait retraversée. Pivotant autour de son aile droite appuyée à la rivière, elle s’était alors alignée sur un front ouest-est, protégeant le nœud vital d’Alençon et les grands itinéraires de décrochage de la 7e Armée allemande. En combattant et en étirant la manœuvre, les deux ailes marchantes restaient front contre front : deux divisions blindées alliées, la 5e et la nôtre, face à une Panzer. Il n’était plus question de déboîter ou de se désengager : à notre échelon, l’affaire était devenue une épreuve de force.
Le pays est encore coupé de haies presque infranchissables. Nos chars progressent sur leurs quatre chemins, où il est relativement aisé aux canons automoteurs et aux antichars tractés de les attendre. Nous ne pouvons songer cependant à sacrifier aux vieilles règles de la reconnaissance préalable précédant des opérations de détail montées et combinées, ce serait par trop se prêter au jeu de l’ennemi, qui vendrait avantageusement du terrain pour du temps, et nous attendrait un peu plus loin. Le Général exige qu’on l’écrase dès qu’on le trouve, par des actions brusques et agressives, interrompant le moins possible la progression. Ainsi seulement notre menace pourra l’inquiéter profondément, compromettre son équilibre.
Pendant que sur l’axe gauche Savelli, qui précède Farré, surveille la Sarthe, le capitaine de Laitre saisit d’emblée l’esprit de la manœuvre, jumelle avec maîtrise ses chars et son infanterie, s’impose et progresse. Sous ses ordres, coloniaux et cuirassiers sont deux vieilles troupes, chacune avec son passé de combat. Longuement rodées ensemble à l’instruction, c’est cependant la première fois qu’elles abordent le feu en commun. De Laitre s’anime, multiplie et communique son impulsion : elle lui survit lorsqu’il tombe, victime de notre premier engagement. Au Sablon, la résistance est dure : elle nous coûte nos premiers Sherman. Le soir nous sommes à Vivoin, Doucelles et devant Dangeul, où un dépôt de munitions flambe et déflagre longtemps dans la nuit. La 5e Division blindée est en retrait vers Marolles.

Progrès, certes : mais le dispositif de l’ennemi n’est pas encore dissocié. A la nuit, pendant que sur nos arrières éclatent encore des coups de feu épars, il tente de réagir : nos hommes passent leur troisième nuit sans sommeil.

 


Alençon

 

Le 11, la progression reprend avec une vigueur nouvelle. Pour obtenir un soutien immédiat d’artillerie, les batteries sont poussées dans les jambes mêmes des avant-gardes : comme au désert, elles seront notre poing. Les résistances importantes se révèlent à Fyé, à Rouesse, aux Mées, appuyées à la dernière grande rocade qui protège Alençon.
C’est la prise de Rouesse qui va livrer la journée. A gauche, en effet, Fyé interdira jusqu’à la nuit la grande route des Huttes à Alençon, trop droite, trop large et dont on ne peut pas sortir : nous y laisserons plusieurs chars. A droite, Minjeonnet réduit les Mées, puis Louvigny, arrive à côté de Massu aux lisières de la forêt de Perseigne : mais avec l’ombre complice celle-ci devient un repaire inabordable.
Au centre, Rouesse, en promontoire au bord de la cuvette que nous convoitons, est lui aussi bien défendu. Abordé du sud et de l’ouest pendant que l’artillerie le pilonne, il tombe vers 15 heures. Du mamelon qui le touche, nous avons vu la charge de nos automitrailleuses et de nos chars, le sacrifice de plusieurs, puis la fuite des chars allemands que nos obus allument à leur tour. La poursuite continue entre des haies qui la masquent : nous ne la suivons plus que par les fumées et le bruit.
Le Général est là. Depuis le matin, il anime la progression sur cet axe. Il relance aussitôt Rouvilloîs sur un chemin secondaire, moins offert aux coups que la grande route, vers Bourg-le-Roi, puis, lorsqu’il voit l’affaire en bonne voie, il s’y porte lui-même. Il y arrive en même temps que les chars.
Encore un effort. Les cuirassiers traversent le village, sentent pencher la balance. Ils marchent au suivant, qui est Champfleur. Deux chars tomberont encore : dans le soir qui arrive, la fumée et les flammes mettent une note plus dure, les itinéraires trop étroits deviennent difficiles. Champfleur même, derrière la ferraille de sa gare, est d’un accès malaisé. De son propre canon, le lieutenant Krepps y détruit deux chars lourds ; San Marcelli pousse l’infanterie dans les maisons et s’y consolide, à 7 kilomètres d’Alençon.
Les véhicules de l’Etat-Major Dio ont formé un carré dans un champ un peu à l’écart : l’accès par des bouts de chemin encore à peine reconnus en est scabreux. Ce carré offre l’hospitalité au Général et à quelques officiers qui s’étendent par terre, face à la nuit. Un silence relatif s’établit.
A une heure du matin cependant, un mortier, qui a dû patiemment attendre sa chance, y place quelques coups heureux, allume un half-track dont les munitions crépiteront progressivement jusqu’au matin. Le Général ne dort pas : il pense aux ponts d’Alençon nécessaires au repli allemand comme à notre avance et qui seront dans la main de celui qui les aura la clef de la manœuvre. Dès l’arrivée à Champfleur, il a demandé au colonel Noiret d’y pousser de nuit, et sans délai, des reconnaissances : de cette mission, il craint que les exécutants ne saisissent pas aussi bien que lui la cruciale importance.
Il détache d’abord un officier pour voir ce qui s’y passe, puis rejoint de sa personne la patrouille de chars légers et d’infanterie qu’un habitant guide dans l’obscurité de la ville. Tous arrivent en vue d’un pont silencieux, devant lequel l’infanterie met pied à terre, puis qu’elle reconnaît inoccupé : c’est le pont de la rue de Sarthe. Le Général s’assied sur le parapet, ponctue de sa canne les quelques ordres qu’il donne pour l’occupation des autres passages, réfléchit un instant et repart sans hâte.

 

 

La forêt d’Ecouves

 

Au retour, toujours en pleine nuit, la Jeep du Général, engagée sur la sortie d’Alençon vers Mamers, se trouve nez à nez avec une voiture allemande. L’inséparable canne est heureusement doublée par le colt du commandant de Guillebon ; le chauffeur abattu, les autres sortent en levant les bras.
Cette rencontre fortuite dissuadera les colonnes qui suivent de venir jusqu’aux ponts. Elle va nous apprendre, en outre, des choses fort intéressantes. D’abord, des coups de crayon sur une carte : la 9e Panzer, qui devant Langlade et la 5e Division blindée américaine s’est réfugiée dans la forêt de Perseigne, abandonne cette nuit ce repaire pour se porter dans la forêt d’Ecouves. Puis une autre division, la 116e Panzer, qui aujourd’hui encore combattait à Mortain, vient de prendre liaison avec elle.
L’ennemi renonçait donc (un peu tard) à son effort offensif sur Mortain. Il allait tout de même s’y battre encore plusieurs jours, le temps nécessaire à essayer de se rétablir. Au sud de Mortain, et courant droit à l’est, les hauteurs boisées de la forêt d’Andaines lui offraient une barrière rectiligne de 30 kilomètres. Dans son prolongement, plus à l’est encore, et interdisant les débouchés d’Alençon vers le nord, le bastion circulaire de la forêt d’Ecouves. Entre les deux forêts, le couloir sud-nord de Ciral mène vers l’éperon de Carrouges, qui domine tout le pays. En définitive, ce n’est qu’au nord-est de la forêt d’Ecouves que le passage s’ouvre du Maine vers la Normandie par la trouée de l’Orne, de Sées vers Argentan.

 

*

Garnissant la forêt d’Ecouves avec la 9e Panzer, il prélevait de Mortain la 116e pour barrer la trouée de Sées tandis que la 2e Panzer venait défendre le couloir de Ciral. Il escomptait ainsi couvrir le temps nécessaire les routes qui de Condé et de Flers convergent sur Argentan avant de repartir, l’une, la Nationale 24 bis, sur Paris, l’autre, la Nationale 816, vers Trun et Rouen : dernières artères à gros débit indispensables à son décrochage.

 

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Au petit jour, le Général lance sur Sées le groupement Billotte, jusqu’ici tenu en réserve. Sées n’était pas notre objectif, mais celui de la 5e Division blindée: après Alençon nos axes s’infléchissaient sur Carrouges, traversant la forêt d’Ecouves. Sans renoncer à l’attaque frontale, le Général estime cet obstacle tel qu’on ne peut en venir à bout qu’en le débordant.
Le débouché Billotte est si inopiné que les chars de la 9e Panzer qui se portent aux lisières de la forêt pour interdire la route arrivent trop tard : ils n’attaquent plus que les éléments de seconde ligne, batteries de D.C.A. et ravitaillement.
A Sées même, atteint sans difficulté, le Général décide du temps suivant. Ignorant jusque-là la situation de la 5e Division blindée, il n’aurait pas hésité, si celle-ci avait été en retard, à gagner un temps sur l’ennemi en prenant Argentan. Voici cependant, arrivant en même temps que nous sur la grand’place qu’anime déjà toute la population mêlée à nos chars, quelques-uns de ses officiers. Argentan redevient automatiquement leur affaire ; et l’objectif assigné au colonel Billotte, lui aussi sur la route nationale si vitale pour l’ennemi, est Ecouché, 10 kilomètres à l’ouest qui commande également un pont sur l’Orne.
Billotte (sous-groupement Warabiot) marchera par la route directe, via Mortrée, Saint-Christophe. Son autre sous-groupement, Putz, empruntera d’abord la Nationale 808 jusqu’à Tanville : le Général n’oublie pas qu’il a la responsabilité de la forêt, et il en marquera ainsi toute la bordure nord. De Tanville il doit rejoindre Ecouché par Le Cercueil et Boucé.

 

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Laissons pour l’instant Warabiot (avec qui marche Billotte) foncer sur son itinéraire. Et aussi Dio, qui a entre temps reçu ses ordres, rameuter son groupement sur Ciral et Carrouges ; Roumianzoff faire la chasse aux blindés qui sortent encore de la forêt de Perseigne; Langlade, stoppé net par une imposante Bombline au sud de cette même forêt, tout à coup réservée à l’aviation, reprendre ses rênes et par un long détour venir se présenter de front devant l’autre forêt, plus inquiétante, d’Ecouves. Et enfonçons-nous avec le Général, derrière Putz, sous les hautes futaies qui bordent la Nationale 808.
La fusillade éclate aux lisières mêmes de Sées. Le régiment de tête de la 116e Panzer termine son mouvement : il en est encore à déployer ses bataillons, un de chaque côté de la route. Il esquisse une parade, met en place quelques antichars. Sur la route il est bousculé, cherche un couvert en forêt, où l’infanterie le déloge. En deux heures il est taillé en pièces. Putz, puis le Général arrivent au carrefour de Tanville ; ce dernier établit là son P.C. : il est au centre de la bataille, au croisement de la route est-ouest vers Carrouges et de celle qui, d’Alençon, après avoir traversé toute la forêt, monte au nord vers Ecouché.

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Les radios nous y apportent leurs messages laconiques. A 20 kilomètres au sud Langlade, remontant vers nous, se heurte à du très dur : chars lourds et artillerie à qui le terrain rocailleux et montueux de la forêt offre d’imprenables repaires. Roumianzoff vient le renforcer, passe en tête avec sa reconnaissance plus légère : ce grand baroudeur gardera de la forêt un très vif souvenir. Il progresse durement, au prix de pertes chères. Sous ses ordres, le fils du colonel Rémy, qui commande nos spahis, est tué à sa tourelle.
De Tanville, le Général distrait alors Putz de sa mission sur Ecouché : par l’itinéraire du Cercueil partira seul un détachement léger avec Branet. Tout le reste s’enfournera plein sud sur les arrières ennemis, à la rencontre de Roumianzoff.

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A côté d’une batterie, le Général et son petit entourage assurent la garde du carrefour : on y verra refluer à la fois les prisonniers de Branet, colonnes au pas conduites par leurs propres cadres, les blessés et quelques Allemands venus de l’ouest, étonnés de nous trouver là. Au fur et à mesure que tombe le soir, le tir de la batterie qui soutient Putz nous indique en s’allongeant la progression de ce dernier. En approchant de la Croix de Médavi, à 17 h. 45, son char de tête a détruit une automitrailleuse, mais est tombé à son tour. Contre le repaire fortement tenu, l’infanterie met pied à terre : elle va elle aussi se faire de la forêt dense une complice. Avec les ruses du chasseur approchant le gros gibier, l’équipe qui sert un bazooka guette son char à 10 mètres : on verra — la pile qui sert à la mise de feu étant usée — le tireur étouffer un juron, mais rester immobile, les yeux sur sa proie, pendant que son coéquipier rampera à la recherche d’un rechange. Deux chars sont détruits, l’artillerie prise à revers ; après un rapide et brutal combat l’important point fort est dépassé. Dans la nuit et la forêt rougeoyante, Putz se consolide. Aux petites heures, il repart : encore 2 kilomètres de bagarre; à 6 heures du matin, il prend à revers les derniers chars et fait sa jonction avec Roumianzoff. Tous deux remontent ensemble vers le nord : la forêt est traversée.

 

 

Carrouges

 

Dio, cependant, d’Alençon avait commencé la matinée par 10 kilo-mètres plein ouest, dans la poussière et le gaz-oil qui cuisent les yeux et les gosiers. Avant de remonter au nord, il avait été salué au passage par la 3e Division blindée américaine, qui serrait de Mayenne, puis il était parti gaillardement sur Ciral. Abordant le pays par deux itinéraires, il trouvait l’un encombré de boches et l’autre presque vide. Il avait progressé sur le second, pris le premier à rebrousse-poil, et Gral trouvait très naturel d’avoir d’entrée cueilli, avec l’appui de quelques chars, un bataillon complet avec son matériel.
A Ciral, force était bien de s’arrêter pour le « nettoyage ». Tout en recommandant à ses hommes de ne pas y perdre trop de temps, le colonel Dio, qu’une entorse rive à sa voiture, se constitue une avant-garde : deux Sherman, sa Jeep, deux autres Sherman. Et en route sur Carrouges, dans le vacarme, la poussière, le soleil… et le feu.
Car ce nouveau tronçon est lui aussi grouillant, cette fois avec des blindés. L’aviation précède en piquant sa petite colonne qui tire de tous les bords. Juste ce qu’il faut comme mise en scène ; les équipages des chars allemands sautent de leurs machines, s’embusquent dans le fourré d’où ils tiraillent à qui mieux mieux. Dio passe en grand seigneur, environné de son nuage de coups de canon et de balles : sans coup férir le voilà à Carrouges.
D’un coup d’œil il s’assure du pays, repart dans sa Jeep pour le même trajet en sens inverse, sous la même fusillade. A Ciral il retrouve son gros. « Ça pète de tous les bords… suivez-moi ! On y retourne ! » Il remonte, se consolide à Carrouges. Le même élan l’emmène plus au nord jusqu’à Menil-Scelleur. Et, dans une propriété voisine, le lieutenant Serrano tombe sur l’emplacement encore chaud de l’Etat-Major de la division : tout ce grouillement dans lequel on vient de tailler, c’est la 2e Panzer, notre « correspondante » de la Wehrmacht. Elle venait garnir la trouée de Ciral !

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De Carrouges, Dio essaiera encore de se rabattre sur Tanville et le Général, mais en vain : la Lande de Goult, qui nous sépare, est trop solidement tenue. Demain matin Roumianzoff, renforcé par l’escadron Boissieu, tentera de la prendre à revers sans plus de succès. On n’y perdra pas davantage de temps, et tout le monde se retrouvera plus au nord.

 

Ecouché

 

De Tanville, à la fin de cette même après-midi du 12, on a vu Branet disparaître vers Le Cercueil. Un peloton d’automitrailleuses, un de chars légers, un de Sherman : la composition théorique idéale d’une reconnaissance en force. A la dernière minute, il embarque dans sa Jeep un des chefs du maquis local, sobriquet Marsouin, qui lui servira de guide.
La reconnaissance nerveuse bute d’abord dans du mou : d’amorphes formations sanitaires que Branet, furieux, s’égosille à faire dégager et refluer. Il n’est pas là pour étiqueter et ranger tous ces visages bovins et empressés qui viennent se mettre à ses ordres. Puis voilà du plus sérieux, des pelotons d’A.M., qu’il disperse. A Francheville, où son itinéraire converge sur celui qui monte de Menil-Scelleur, son automitrailleuse de tête voit surgir d’un angle de maison un camion allemand qui prend par priorité la route où elle doit elle-même s’engager. Elle l’y suit et l’allume. Un demi-tour instantané de sa tourelle lui livre le second camion, qui continue après lui avoir obligeamment cédé sa place dans la colonne. Celle-ci s’immobilise pêle-mêle, gros half-tracks d’artillerie, pièces tractées déportées par le coup de frein brutal, en tout vingt-cinq véhicules. Le convoi français lui aussi s’arrête : par dessus les haies il voit maintenant son adversaire, à qui il règle son sort. Le combat s’élargit ; par derrière, en effet, à l’abri des fourrés, quelques Panther se rechenillent et se ravitaillent ; deux d’entre eux sortent : presque au jugé, dans le soir, ils sont pris à partie et détruits, deux autres .abandonnés. Branet n’a même pas réalisé l’étendue de son succès : il se cercle pour la nuit dans Francheville, dont le maire, un de ses amis de jeunesse, vient à cheval de sa propriété voisine lui faire les honneurs, et qu’il laisse en repartant au matin se débrouiller avec ses prisonniers.
Le lendemain, à Boucé, sur la route Carrouges-Argentan, il tapera encore sur des colonnes en retraite, qui laisseront sur place quelques canons et quelques chars. En combattant jusqu’au bout, la «reconnaissance en force » atteint le but qui lui était assigné, Ecouché, où est arrivé quelques heures auparavant le colonel Warabiot.

*

 

Ce dernier était, on s’en souvient, parti de Sées vers midi, toujours le 12. A Mortrée, où il devait passer, les Américains sont durement accrochés.
Buis, qui commande l’avant-garde, file par la gauche, via Montmerré, où le seul itinéraire qui lui reste est un chemin creux et sinueux, le type même de ceux qu’un commandant de blindés a en horreur. De fait, le char de tête ne tarde pas à disparaître dans une violente explosion, sans qu’on puisse discerner d’où est parti le coup.
Quelques chars sortent de la route. L’infanterie, à droite et à gauche, manœuvre vigoureusement. Le difficile chemin, au pied du château de Saint-Christophe, on en vient progressivement à bout, et la colonne débouche sur le vaste glacis qui vient mourir aux premières maisons d’Argentan, champs de blé déjà mis en gerbes, coupés de haies poussiéreuses.
Le chemin est encombré de véhicules : en même temps qu’ils se mettent à la besogne, nos chars se déploient dans les blés. La nuit est arrivée; c’est à la lueur des incendies que le reste de la colonne trouve son chemin sinueux autour des carcasses de ses prédécesseurs, arrive au dernier mouvement de terrain qui redescend sur Ecouché et sur l’Orne. Là, devant la résistance qui s’est durcie, elle forme le carré pour la nuit.
Que lui réserve le matin ? L’ennemi qui vient à sa rencontre (c’est toujours la 116e Panzer) a-t-il organisé sur ce point qui lui est si vital un dispositif cohérent ? Va-t-il essayer de desserrer l’étreinte et de reprendre l’initiative ?
Au lever du jour, Buis repart.
Et voilà, après encore quelques centaines de mètres d’une descente aisée, la Nationale 24 bist but de tous nos efforts.
Elle sort du village à peu près là où nous y entrons : derrière un triangle de prés bordés de haies, on ne la verrait pas, n’étaient les silhouettes de tous les véhicules qui s’y pressent. Ils semblent glisser sur le feuillage qui les masque à mi-hauteur. Pour Buis, la vision est hallucinante. Comme un mirage, elle se survit quelques secondes dans son même équilibre, déjà irrémédiablement compromis: les canons de tous les chars se sont inflexi-blement tournés sur elle, elle se volatilise dans la fumée et les cris.
Ainsi occupé aux lisières, le détachement pousse immédiatement une antenne au cœur du bourg, objectif : Traverser la Nationale 24 bis et s’emparer du pont sur l’Orne. Brutalement stoppée à la sortie, la colonne ennemie bute et s’embouteille aussi loin qu’on peut voir : l’aviation y dénombrera au moins quatre cents véhicules. Au croisement, inutile pour Galley d’essayer de passer : il doit se borner, en jurant, à tirer dans le tas.
Par un détour de ruelles, il arrive cependant à une zone moins engorgée, bascule quelques carcasses, passe quelques chars de l’autre côté, arrive au pont, qu’il franchit. Passant le nez au coin de la maison qui est sur l’autre rive, le premier Sherman, immédiatement renseigné par son homme à pied, se renfonce à temps du mètre nécessaire : le 75 tiré à bout portant par l’adversaire n’écorne que le mur. Pris à partie à son tour, le Panther, avec deux ou trois congénères, prend le maquis, où nos obus les poursuivent. Le passage de l’Orne est définitivement acquis.

 

 

L’étau

 

En trois jours de combat, dont le rythme s’était progressivement précipité pour aboutir à ces ruées sauvages qui zébraient le pays dans les sens les plus inattendus, épaulée à droite par la 5e Division blindée américaine, qui avait progressé jusque devant Argentan (qu’elle n’avait cependant pu prendre), la Division s’était avancée comme la mâchoire d’un étau jusqu’à l’Orne, à 30 kilomètres des Anglais qui, du nord, atta-quaient Falaise. Nous étions suivis par les deux divisions d’infanterie du Corps, 79e et 90e, que va bientôt rejoindre la 8oe. Dès le 13 après-midi, et nos ordres nous interdisant d’aller plus loin, nous pouvons ainsi resserrer notre dispositif pour occuper un front en équerre, dont Ecouché est le pivot. Sa branche nord s’étend jusqu’à Argentan, dont elle surveille les lisières (nos spahis y pénétreront même un instant, laisseront un drapeau à la mairie, mais devront se replier devant des chars trop lourds). Sa branche ouest descend jusqu’à Carrouges : le 15, après l’arrivée des Américains dans cette ville, elle se rétrécira jusqu’à Boucé.
Cette image de charpentier ne doit cependant pas évoquer une ligne continue et solide, séparant sans équivoque amis et ennemis. Sur notre périmètre nous occupons les points-clefs : l’un d’eux, à Fleuré, à 1 kilomètre au sud d’Argentan, dont il surveillait les sorties de la gare, est tenu par le Général lui-même, qui s’est adjoint les chars de Vitasse. Entre eux, nous sommes «à peu près » maîtres des itinéraires, sans qu’on sache très bien où s’arrête cet à peu près. Un petit convoi sanitaire qui rejoint après avoir évacué ses blessés tombe par exemple aux mains de l’ennemi. Celui-ci se pique cette fois de galanterie : ce sont des femmes, dures et courageuses, qui conduisent nos ambulances. Obligé de s’enfuir à son tour, il laisse sur place Mme Torrès, n’exigeant d’elle que la promesse de lui laisser deux heures de champ avant de prévenir qui que ce fût.
L’Allemand, à moins de tout abandonner et de filer de nuit à travers champs (quelques-uns le feront et nous assisterons souvent au matin à d’impitoyables chasses à l’homme derrière les meules ou les haies), ne pouvait donc aller bien loin. Le plus souvent, il restait terré dans ces forêts, que nous nous étions contentés les premiers jours de parcourir de deux ou trois coups de lardoir : l’infanterie américaine devra pendant toute une méthodique semaine l’en déloger quartier par quartier.
D’autres fois, cependant, un officier groupait quelques chars et quelques véhicules, faisait ses pleins. Dans le brouillard du matin, la colonne débouchait comme une taupe au soleil : le 14, celle du capitaine Jess, qui s’était maintenue jusque-là à la Lande de Goult, défile ainsi en zigzag sur tous nos arrières, se heurte à nos sapeurs qui reconnaissent l’Orne, reflue sur Mortrée, où elle emprunte carrément la grande route. Son vacarme alerte les spahis, qui n’hésitent pas à la poursuivre avec ce petit obusier de 75 sur chenilles que nous baptisons poétiquement « lance-patate ». Elle essaime ses chars et ses half-tracks. Avant d’être elle-même détruite, elle avait mitraillé aveuglément sur son passage. Entre d’autres, le chef d’escadron Blanchet, vieux compagnon de Syrie — de plus actif, de plus lucide, de plus vivant il n’y en a pas — était sauté de sa Jeep pour faire face à cette inattendue et sombre ferraille ; nous le relèverons un peu plus tard, une rafale en pleine poitrine.
Surtout, il y avait le déferlement venu de l’ouest, cette marée d’unités en sauve-qui-peut, ignorantes de la situation, qui venaient buter sur nos postes. Quelques-unes se ressaisissaient, groupaient des moyens, montaient une attaque : Carrouges, Boucé, Ecouché seront ainsi durement pressés. On les arrêtait, puis on ne résistait pas au plaisir de faire encore un pas en avant, d’aller les ramasser. Nous y verrons les spécimens de sept ou huit divisions, les paquets sournois des S.S. Jusqu’à ce que, vers le 16, la montée de la 3e Division blindée américaine vers Fromentel et Batilly ait aligné notre redent.
Tout refluait vers le nord. Après la stupeur d’Ecouché, l’arrêt brutal et l’embouteillage du trafic sur la Nationale 24 bis où le carnage de Buis avait été prolongé et amplifié par celui de l’aviation, les colonnes allemandes s’étaient infléchies tant bien que mal par les routes secondaires qui, passant entre Argentan et Falaise, les ramenaient à Trun, où elles retrouvaient une route nationale vers Bernay et la Basse-Seine. Sur les plus méridionales de ces routes, jusqu’à Occagnes, notre artillerie va encore leur infliger des leçons sévères : au point qu’elles y renonceront presque complètement, même de nuit, pour s’engouffrer comme par un entonnoir sur le passage à peu près unique de Pierrefitte : l’aviation leur y laissera peu de répit.

*

 

Ce qui restait encore de ce trafic sera définitivement interrompu les 18 et 19 août par la jonction à Chambois du Ve Corps avec les Canadiens et les Polonais venus de Falaise. De notre côté l’opération, encore dure, partie de Bourg-Saint-Léonard et de la forêt de Gouffern, avait été menée par la 90e Division d’infanterie américaine : le groupement Langlade avait fourni sur sa droite l’appui blindé nécessaire. On avait vu, alors que la jonction était déjà assurée par les deux infanteries, une dernière et désespérée tentative, menée par une vingtaine de chars, dans la vallée au pied du village. Des deux versants de la Dive, que nous tenions, les artilleurs, dirigeant le tir des pièces mêmes, avaient fait de faciles cartons. Chambois restera dans notre souvenir le charnier type, celui où, pour ouvrir un passage aux véhicules, l’Américain, pratique, déblayait les cadavres au Bulldozer.
Entre temps, la 8oe Division d’infanterie américaine avait pris Argentan. A Ecouché même, le 18, la route venant de Fiers amenait la 11e Division blindée britannique. Les battle dress et les casques plats, qui évoquaient chez nous les premiers camarades et les combats d’Afrique, étaient arrivés en deux files qui, sans interrompre leur allure chargée et économe d’efforts, mais en détendant un sourire complice, avaient échangé avec nous leurs laconiques « Hello ». Nous nous étions écartés pour leur livrer passage sur le pont de l’Orne. De l’autre côté, ils s’étaient déployés, suivis de leurs chars. Bientôt, on avait entendu crépiter les mitrailleuses.

Nous étions libérés du contact, disponibles pour d’autres missions.

 par le Lieutenant-Colonel Repiton-Préneuf

LA 2E DB EN NORMANDIE

LA 2E DB EN NORMANDIE
(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

LA 2e D.B. EN NORMANDIE ALENÇON – CARROUGES – ÉCOUCHÉ

Août 1944

L’HISTORIEN de l’Armée américaine, Martin Blumenson, écrit dans son livre, Duel pour la France.

 

 

” Quand les troupes de Leclerc, le 12 août, usurpent la route Alençon – Sées – Argentan, la 56 division blindée (U.S.) a déjà emporté Sées. Mais un combat-command américain se trouvant au nord de Sées, à 8 kilomètres en-deçà d’Argentan, doit retarder son attaque pendant six heures en attendant que les Français aient débarrassé la route. C’est seulement alors que les camions d’essence bloqués au sud de Sées peuvent venir ravitailler les chars américains. De ce fait, l’attaque ne peut avoir lieu que tard dans l’après-midi. Les Allemands en ont profité pour interposer une nouvelle unité entre les Américains et Argentan. L’attaque qui, lancée six heures plus tôt, aurait pu assurer la prise d’Argentan, ne fait que peu de progrès. ”

Devant cette grave accusation portée à l’encontre de la 2° D.B. et de son chef, deux questions se posent :

– dans quelles circonstances de tels faits ont-ils pu se produire ?

– dans la mesure où ceux-ci son exacts, quelles en ont été les conséquences ?

La 2° D.B. du général Leclerc, au terme d’une longue attente en Angleterre, arrive enfin sur le sol de France à Utah-Beach le 1er août 1944. Après une année d’instruction intensive avec le nouveau matériel américain, elle va pouvoir être mise à l’épreuve.

La 2° D.B. appartient à la III° Armée du général Patton. Quatre jours sont nécessaires pour rassembler tout le matériel. Mais déjà le général Leclerc piétine d’impatience. Il sent sa division prête et sollicite des ordres.

Enfin le 5, elle est affectée au 15° corps du général Haislip qui se trouve déjà sur la route du Mans. Le lendemain, par Coutances et Avranches, le P.C. de la division s’installe à Saint-James. Le 7, alors que tout le monde se prépare à effectuer un nouveau bond eu avant, un contre-ordre arrive. Les Allemands partant de Mortain attaquent en force en direction d’Avranches. Il faut faire face à l’est, prêt à intervenir au moindre signal. La 2′ D.B. brutalement se trouve lancée dans le combat. Les premiers contacts avec l’ennemi se produisent à quelque distance de Mortain.

Dès le 8, il s’avère que les troupes américaines ont stoppé l’avance allemande. Il faut donc que la 2e D.B. continue vers le sud-est pour rejoindre le 15° corps. Mais l’Allemand est loin encore d’être battu et la Luftwaffe dans h soirée du 8, par un violent bombardement, inflige à la division des pertes sévères (cinq tués, cent vingt-quatre blessés). Le baptême du feu, a été dur mais ne brisera pas l’élan des hommes de Leclerc. Dans la’ nuit du 8 au 9 près de 200 kilomètres sont parcourus ; la division est’ dans les faubourgs du Mans le 9.

Quelle est alors la situation générale ?

Les forces anglo-canadiennes du maréchal Montgomery, débarquées le 6 juin en Normandie, n’ont fait que peu de progrès. Si Caen a pu être occupée le 9 juillet, toutes les opérations déclenchées pour élargir la poche vers le sud et l’est sont demeurées vaines.

Par contre, les forces américaines du général Bradley viennent d’obtenir d’importants succès. Le 26 juin Cherbourg était libérée, toute 1a 1re Armée U.S. peut se retourner vers le sud. Après un mois d’efforts, Avranches est atteinte le 28 juillet. La porte vers le sud est ouverte à la III’ Armée. Le général Patton découple son 8° corps en direction de Brest et son 15° en direction de Rennes qui est atteinte le 1°` août.

Dès lors, les plans du Q.G. allié étaient tout tracés. Les forces américaines partant de Rennes et fonçant vers l’est devront atteindre Le Mans. De là, se dirigeant droit au nord par Alençon et Argentan, elles viendront donner la main dans les environs de Falaise aux unités anglo-canadiennes. Ainsi devront se trouver prises au piège les forces allemandes de Von Kluge (2). Ces forces sont composées de la plus grande partie de la 7° Armée et de la 5° Panzer Armée. Par ordre direct de Hitler, elles doivent non seulement combattre sans esprit de recul, mais encore, au cours des journées des 7 et 8 août, elles s’engageront à fond pour tenter de couper entre Mortain et Avranches les lignes de communication de la III° Armée U.S.

Mais le général Patton ne se soucie pas de ses arrières. Pendant que son 8° corps arrive en vue de Brest le 7 août, le 15° corps occupe Laval le 6, Le Mans le 8. C’est dans cette ville que, le 9, le général Haislip, qui commande ce 15° corps, reçoit la 2° D.B. qui lui est affectée. Il a maintenant sous ses ordres : la 2° D.B. du général Leclerc, la 5° D.B. U.S. du général Oliver, la 79° D.I. U.S. du général Wyche, la 90° D.I. U.S. du général MacLain. Dans la soirée il diffuse son ordre d’opérations pour le lendemain :

” Le 15° corps attaquera le 10 août pour s’emparer de la ligne Sées -Carrouges. Heure de l’attaque : 8 heures… ”

La 5° D.B. U.S., suivie de la 79° D.I., progressera à droite du dispositif, la 2° D.B. suivie de la 90° D.I. à gauche. La protection des flancs sera assurée par le 106° groupe de cavalerie.

Limite ouest : la Sarthe.

Limite est : une ligne englobant Bonnetable et Mamers.

Limite entre les deux détachements : voir carte n° 1.

Quatre axes sont donnés à chacune des D.B.

Pour la 2°, les axes A – B – C – D, pour la 5′, les axes E – F – G et H. Le 19° Tactical Air Force appuiera l’attaque.

Suivant ces directives le général Leclerc diffuse le 10 à 1 h 30 son ordre d’opérations :

Le G.T.D. (Groupement Tactique Dio) utilisera les itinéraires A et B, le G.T.L. (G.T. de Langlade) les itinéraires C et D, le G.T.V. (3) (G.T. Billotte) en réserve sur l’axe A, les autres éléments (R.B.F.M. bataillon du Génie, R.M.S.M.) sur l’axe D ; 1er bond : ligne Beaumont – Dangeul ; 2° bond route Fresnay – Mamers ; 3e bond: Alençon ; 4° bond : objectif final ; P.C. : La Trugalle, puis sur l’axe B.

Comment les groupements tactiques vont-ils se mettre en place ?

Le G.T.D. a subi l’attaque principale de l’aviation allemande au cours de la soirée du 8. Cent dix hommes ont été mis hors de combat dont un grand nombre de conducteurs de camions de l’échelon du 12° régiment de Cuirassiers (régiment de chars du G.T.). Le ravitaillement en essence ne pourra se faire au cours de la journée du 9 et pourtant, ce jour-là, le G.T., grâce à ses réserves de carburant, par Château-Gontier et Sablé, rejoint Neuville où le passage de la Sarthe ne se terminera que le 10 à 7 heures du matin.

Le colonel Dio constitue deux sous-groupements :

Sur l’axe A : sous-groupement du commandant Farret avec deux compagnies du régiment de Marche du Tchad (R.M.T.), un escadron du Pr régiment de Marche de Spahis Marocains (ter R.M.S.M.), une batterie du R.A.C. (régiment d’Artillerie Coloniale), deux pelotons de tanks destroyers du régiment blindé de fusiliers marins (R.B.F.M.), deux sections du Génie.

Sur l’axe B : sous-groupement du lieutenant-colonel Noiret avec le 12° Cuirassiers, deux compagnies du R.M.T., un peloton de T.D. du R.B.F.M., une section du Génie.

Si le sous-groupement Farret arrive à peu près à l’heure sur la ligne de départ, il n’en est pas de même pour le groupement Noiret. Tout d’abord, seul un escadron de chars moyens et l’escadron de chars légers du 12° Cuirassiers pourront se porter en avant. Le reste du régiment devra attendre le ravitaillement en essence qui ne pourra avoir lieu qu’en fin de matinée. Il ne rejoindra qu’au début de l’après-midi.

A droite, le G.T.D. de Langlade (G.T.L.) est passé par Le Mans, déjà bourrée de troupes américaines. La traversée de la ville est très lente. De précieuses minutes sont perdues. Le colonel de Langlade constitue deux sous-groupements :

Sur l’axe C : le sous-groupement du commandant Massu avec un peloton de chars légers du 12° R.C.A. (régiment de Chasseurs d’Afrique), un escadron de chars moyens du 12° R.C.A., une compagnie du R.M.T., une batterie de 105 du 1/40° R.A.N.A. (Régiment d’Artillerie Nord-Africaine), un peloton de T.D. du R.B.F.M.

Sur l’axe D: le sous-groupement Minjonnet avec le reste du 12° R.C.A., une compagnie de R.M.T., une compagnie du Génie, un peloton de T.D. (lu R.B.F.M. Le G.T.V. du colonel Billotte est en réserve dans les faubourgs du Mans ; il suivra sur l’axe D.

La mise en place des deux G.T. sur la ligne de départ prévue pour 8 heures s’effectue donc avec un important retard encore aggravé par une partie du G.T.L. qui, en quittant Le Mans, se trompe d’itinéraire et par les éléments de la 5° D.B. U.S. qui, installés en bouchon face au nord depuis deux jours, se mettent en mouvement dès leur relève pour rejoindre leur secteur, cisaillant tous les axes de marche de la division française.

Ce qui peut paraître une hésitation passagère de la 2° D.B. est cependant bien explicable lorsque l’on pense que personne n’a dormi depuis deux jours et que 200 kilomètres ont été parcourus en grande partie de nuit.

Malgré la fatigue les deux groupements de tête se mettent en route.

Sur la gauche, le G.T.D., après de sérieux accrochages à Boulay et Lucé, parvient à Vivoin puis, alors que la nuit tombe, à Doncelles où deux chars lourds allemands sont neutralisés.

A droite, le G.T.L. en rejoignant la ligne de départ perd ses deux chars de tête devant Sablon. L’appui de l’aviation est nécessaire pour obliger les Allemands à quitter la place. Malheureusement, par suite d’une méprise, un troisième blindé flambe. L’ennemi se replie au nord de l’Ormes que le sous-groupement Noiret ne peut franchir. Il lui faut demander l’aide du sous-groupement Massu qui, par Ballon, est arrivé au nord de la rivière. Une rapide manoeuvre amène la prise de Congé et de Ponthouin. Le soir, Nouans et Dangeul sont occupées.

Le 1er bond fixé par l’ordre de la division est atteint.

Cette première journée de combat a été éprouvante pour la 2° D.B. Douze de ses chars sont hors d’usage, quatre officiers tués, une quarantaine d’hommes tués ou blessés. Mais elle a été surtout une épi3uve de rodage pour la division. Les caractères se sont affirmés, les liaisons entre les différentes armes se sont perfectionnées, l’exécution de manoeuvres rapides a été mise au point, enfin, par dessus tout, l’inlassable activité du général Leclerc toujours au plus près de la bataille a démontré que la place du chef devait être le plus en avant possible afin d’être en mesure de prendre sur le champ les décisions que le combat impose.

En contrepartie les pertes ennemies sont bien plus élevées. Le seul G.T.D. fait état de cent Allemands tués, quarante prisonniers, cinq chars lourds et quatre canons antichars détruits.

Quels éléments l’adversaire oppose-t-il à la 2° D.B. ? D’après le bulletin de renseignement n° 3, la division s’est heurtée à la 9° PanzerZone de Texte: ,_…,,..) 8 Division qui ” a mené une action retardatrice suivant les axes principaux de notre progression – principalement autour des agglomérations.

” 11 utilise une tactique défensive très mobile des chars et des canons antichars… Son artillerie n’a fait preuve que d’une activité très faible. Celle de son aviation a été nulle.

” Peu de mines ont été rencontrées au début de notre progression. Elles ont été plus nombreuses en fin de journée. ”

Effectivement la 9e Panzer a été envoyée en hâte du sud de la France pour essayer de barrer la route du 15° corps. Elle a l’ordre de ralentir le plus longtemps possible l’avance alliée sur l’axe Le Mans – Alençon.

Pour la journée du 11 les ordres et les objectifs restent inchangés. Le général Leclerc insiste sur la vitesse. Alençon doit être atteinte au plus vite. Afin de donner plus de puissance à l’attaque, les pelotons de Scherman et de tanks destroyers sont mis en tête. En effet les chars légers n’ont pas l’efficacité voulue pour s’opposer aux Marks allemands.

Au G.T.D., le sous-groupement Farret parvient assez rapidement à proximité du carrefour de La Hutte que l’ennemi tient en force. Cinq de nos chars sont successivement touchée par des 88. Après un dur combat le carrefour est contourné par l’ouest et enfin occupé. Le soir le sous-groupement s’installe à Fyé.

A sa droite le sous-groupement Noiret, par Coulombiers, aborde Rouessé. L’ennemi s’y défend âprement. Quatre chars amis sont détruits. Il faut l’aide de l’artillerie et de l’Air Support pour arriver à bout de la résistance. La localité ne tombera que vers 15 heures. Mais l’Allemand, qui a perdu entre La Hutte et Rouessé onze chars lourds, dix canons antichars et deux cent cinquante prisonniers, se replie en désordre. Bourg-le-Roi est rapidement libérée ainsi que Champfleur où se rend aussitôt le général Leclerc. Alençon n’est plus qu’à 5 kilomètres, niais la nuit est déjà là.

Sur les axes C et D, le G.T.L. lui aussi a fait d’importants progrès, bien que l’arrivée tardive du convoi de ravitaillement en essence ne lui permette de démarrer qu’à 9 heures. Le sous-groupement Massu après avoir annihilé des résistances ennemies sur la route La Hutte – Mamers atteint à 20 heures Ancinnes où il s’installe. Le sous-groupement Minjonnet doit faire face devant Louvigny un important rassemblement d’armes antichars et de véhicules allemands qui sont détruits avec l’aide de l’aviation. La localité est occupée à 15 heures. L’avant-garde du sous-groupement parvient à la nuit aux lisières de la forêt de Perseigne.

Ainsi le 11 au soir, le deuxième bond fixé par l’ordre d’opérations est largement dépassé. Alençon est à portée de la main. La 9° Panzer-Division est coupée en deux et a subi de très lourdes pertes.

Au cours de la journée, le général Patton est venu rendre visite au 15° corps. Il écrira dans ses Mémoires qu’après être passé au P.C. des 5° D.B., 79° et 90° D.I. : ” Je ne pus trouver le général Leclerc de la 2° D.B. car il roulait partout en avant, bien que je le suivisse plus loin que la prudence me dictait ” (4).

Le général Leclerc n’a pas quitté de la journée les éléments de tête de sa division qu’il voudrait voir aller toujours plus vite. Maintenant que chacun prend un peu de repos, il prépare à Champfleur la prise d’Alençon en recueillant auprès des habitants le maximum de renseignements sur les itinéraires possibles et les forces de l’ennemi.

Dès 4 heures le dimanche 12 août, le sous-groupement Noiret se prépare. A 4 h 30, l’avant-garde du capitaine Da, guidée par un jeune civil, est lancée sur Alençon. Les ponts sur la Sarthe sont rapidement occupés. Le sous-groupement pénètre dans la ville et s’en assure les sorties nord. Une importante colonne de véhicules allemands qui n’a pas le temps de s’enfuir est neutralisée.

Le général Leclerc a suivi le capitaine Da jusqu’au pont sur la Sarthe. Il lui faut maintenant revenir à son P.C. Conduisant sa jeep sur la route menant à Champfleur, avec pour toute arme sa canne légendaire, il se retrouve soudain face à face avec un véhicule allemand. Arrêt brutal. Le commandant de Guillebon sauve la situation en abattant avec son colt le chauffeur ennemi. La route vers le sud est devenue trop dangereuse. Le général revient à Alençon d’où il peut donner ordre à tout le G.T.D. de venir le rejoindre. Le colonel Dio devra achever le nettoyage de la ville et s’y installer jusqu’à relève par la 90° D.1. U.S.

Déjà pour le général Leclerc, la libération d’Alençon est du domaine du passé. Il n’est que 6 heures du matin. Tous les renseignements concordent : de nombreuses colonnes allemandes refluant de Mortain se dirigent vers l’est. Il faut donc essayer de leur barrer la route au plus vite. Maintenant que la Nationale 12 est coupée à Alençon, un nouvel objectif s’impose : la Nationale 24 qui passe à Argentan. Mais cette ville est dans la zone d’action du 2° groupe d’Armées de Montgomery. Le 15° C.A. doit s’arrêter sur la ligne Carouges – Sées. Or, depuis la prise de Caen le 9 juillet tous les efforts tentés par les troupes anglo-canadiennes pour percer vers le sud ont été voués à l’échec. Hier encore, malgré de durs combats, les troupes canadiennes et écossaises aidées de la 1ère D.B. polonaise n’ont pu franchir le Laison, petite rivière passant à 10 kilomètres au nord de Falaise. Par contre, Argentan paraît une proie facile pour les unités du 15° corps. Sans s’être consultés le général Leclerc, le général Haislip, comme d’ailleurs le général Patton, sont décidés à la saisir sans tenir compte des ordres supérieurs. Mais pour le général Leclerc l’important massif de la forêt d’Ecouves que l’on sait grouillant d’ennemis barre sa route. Il n’est pas question de négliger ce môle de résistance et de laisser à l’Allemand le temps de s’y retrancher.

Face à ces problèmes, le général commandant la 2° D.B. a vite pris sa décision. Pendant. que le G.T.L. tentera la traversée en force dé la forêt pour se porter sur la ligne Saint Sauveur – Le Cercueil, objectif fixé par le 15° corps, le G.T.V., jusqu’alors en réserve, contournera Ecouves par l’est en passant à Sées et, de là, fonçant vers le nord-ouest, ira au plus vite s’installer sur la Nationale 24 bis. Un double but sera alors obtenu : d’une part assainir ou tout au moins encercler le massif forestier, d’autre part couper l’axe principal de repli allemand. Le G.T.D. à Alençon hâtera sa relève par la 90° D.I. U.S. puis se portera sur l’important noeud routier de Carouges en vue d’assurer la couverture ouest de la division.

Ce plan présente un inconvénient majeur : le G.T.V. devra traverser presque perpendiculairement toute la zone réservée à la 5° D.B. U.S. Mais les renseignements signalent que les Américains sont encore au sud de la Sarthe. En agissant rapidement, le général Leclerc espère effectuer son mouvement loin devant les éléments de tête américains. Pour hâter la marche, il décide qu’avec un état-major réduit il suivra l’itinéraire du général Billotte.

A 8 heures ce dernier a reçu les ordres. Son G.T. entre dans Alençon. Deux sous-groupements sont constitués. A droite celui du lieutenant-colonel Warabiot avec deux escadrons du 501° régiment de chars, deux compagnies du R.M.T. et un groupe d’artillerie. Il devra atteindre Sées en empruntant l’itinéraire passant par Larré -Mesnil – Erreux – Meauphe. A gauche celui du commandant Putz avec un escadron de chars, une compagnie d’infanterie et une batterie d’artillerie suivra la Nationale 138 – Départ immédiat.

Au G.T.L., le 11 dans la soirée, le colonel de Langlade a arrêté ses sous-groupements à Ancinnes et aux lisières de la forêt de Perseigne. Dès 6 h 30 le lendemain, le sous-groupement Massu démarre en direction de Saint-Rigomer, couvert par le détachement de reconnaissance du capitaine Siegfried du 1er R.M.S.M. A peine est-il parti que le commandant Gribius du 3° bureau de la division apporte un ordre du 15° corps. Le 19e Tactical Air Force doit effectuer un bombardement massif de la forêt de Perseigne et de ses lisières. En conséquence :

” La 2° D.B. française doit contourner la forêt à l’ouest de la limite de bombardement (donnée sur un calque) “. Le résultat de cet ordre est d’interdire au G.T.L. de continuer sa marche sur les itinéraires fixés. Il devra emprunter l’axe B pour rejoindre Alençon et reprendre ensuite sa route au nord de la ville. Ce mouvement sera long et entraînera un certain nombre d’embouteillages, car sur l’axe B se trouvent déjà l’arrière-garde du G.T.D. ainsi que les réserves divisionnaires.

L’ordre du 15° corps, signé par le général Haislip dans la nuit du au 12, prévoit en outre :

” Le 15° corps reprend son attaque le 12 août 1944 à 9 heures contournant la forêt de Perseigne et avançant vers Argentan “. Officiellement la ligne Sées – Carrouges peut donc maintenant être dépassée. Le nouvel objectif est Argentan. A 13 heures, le G.T.L. reçoit l’ordre de pousser au plus vite sur la D. 26. Mais le temps perdu a permis à l’ennemi de se renforcer sur 1(18 lisières sud de la forêt. Le sous-groupement Massu doit s’arrêter à la ,nuit au carrefour de Granchamp. Le sous-groupement Minjonnet ne s’empare de Lourai qu’après de durs combats. Cuissai reste inabordable.. L’arrivée en renfort d’un détachement du 1″ Spahis commandé par le lieutenant-colonel Roumiantzoff ne permet aucune nouvelle progression.

Pendant ce temps, le G.T.V. parti de Sainte-Paterne à 7 heures se retrouve à Sées en fin de matinée après quelques petites escarmouches avec des éléments ennemis qui se replient vers la forêt d’Ecouves. A Sées, où le général Leclerc rejoint le colonel Billotte, arrivent les éléments de tête de la 5° D.B. U.S. Pour éviter les embouteillages sur le pont de l’Orne, le général commandant la 2e D.B. donne ses nouveaux ordres. Objectif : Ecouché – Itinéraire : pour le sous-groupement Warabiot Mortrée, Saint-Christophe. Pour le sous-groupement Putz : La Ferrière, Le Cercueil, Francheville, Avoines.

Le sous-groupement Warabiot doit dès le départ abandonner la Nationale 158 dont les Américains se réservent l’usage. Il faut donc emprunter des routes secondaires qu’heureusement un officier de réserve de la région connaît bien : le capitaine Denormandie est volontaire pour conduire la colonne.

Par ces petits chemins le colonel Warabiot marche à peu près parallèlement à la Nationale 158 où se trouvent les éléments de tête de la 5° D.B. Les Américains ne peuvent atteindre Mortrée ; l’arrivée des chars français à Montmerrei oblige les Allemands à décrocher. Un violent combat de blindés devant Vieux-Bourg stoppe la 2° D.B. L’avance de la 5° D.B. sur la grand-route contraint les chars allemands à se dévoiler ; ils sont détruits. Saint-Christophe est atteint et le sous-groupement continuant sa route vers Ecouché se trouve soudain face à une longue colonne de camions allemands. Les chars se déploient et, en quelques instants, cinquante camions sont en flammes. Les Allemands qui tentent de fuir sont mitraillés sans merci. Ce carnage va continuer toute la soirée à Fièvre d’abord puis à Loucé. Mais la nuit est arrivée. Seules les lueurs des véhicules en flammes éclairent le paysage. Le sous-groupement s’installe alors en centre de résistance à proximité de Loucé. Au cours de la nuit deux auto-mitrailleuses ennemies seront encore détruites. Le colonel Billotte qui, au cours de la journée, a suivi le sous-groupement Warabiot décide d’attendre le lendemain matin pour attaquer Ecouché. Il reste inquiet car il n’a de liaison ni avec le sous-groupement Putz, ni avec la division.

Le commandant Putz a quitté Sées par la Nationale 808. Il atteint La Ferrière puis le carrefour avec la D. 26. Il devait continuer vers Le Cercueil et Franceville mais le général Leclerc va transformer sa mission. Les comptes rendus radio annoncent que le G.T.L. et le détachement Roumiantzoff sont bloqués sur les lisières sud de la forêt d’Ecouves. Le commandant Putz reçoit alors l’ordre d’attaquer en direction de la Croix de Medavi et de continuer dans la forêt jusqu’à ce que la liaison soit établie avec les spahis. Seul un faible détachement sera chargé d’aller reconnaître la route Le Cercueil, Francheville. Il est déjà 18 heures’ 45 et la nuit approche. Le commandement Putz décide avec une compagnie de chars et une compagnie d’infanterie de venir en aide au détachement Roumiantzoff. Le peloton d’échelon restera sur place pour défendre le carrefour N. 808-D. 26. Un détachement aux ordres du capitaine Branet, composé d’une section de chars moyens, d’une section de chars légers et d’un peloton de reconnaissance devra se porter à Ecouché par l’itinéraire initialement prévu.

Il est 19 heures. Le commandant Putz, après avoir réparti ses half-tracks d’infanterie entre ses chars, se lance dans la forêt. De tournant en tournant la colonne avance lentement dans la demi-obscurité. A proximité de la Croix-de-Medavi, le combat s’engage. Des chars Panther sont embossés dans les taillis. L’infanterie a mis pied à terre et dans la nuit, qui maintenant est complètement tombée, c’est un duel à mort. Rapidement un Panther brûle et éclaire la forêt. Deux chars français sont en flammes, l’Elchingen et le Montereau. Enfin l’infanterie qui a progressé d’arbre en arbre oblige l’Allemand à se replier. Il n’est plus question de le poursuivre ; le commandant Putz regroupe son détachement et l’installe pour le reste de la nuit en hérisson autour du carrefour. Il est 22 heures.

Pendant ce temps le capitaine Branet s’est mis en route vers le nord. Le Cercueil est facilement atteint. A 20 heures, le détachement, en arrivant à La Bellière, se heurte à une formation sanitaire allemande. Deux cent cinquante prisonniers sont faits et les véhicules pris en bon état. Peu après un escadron d’auto-mitrailleuses allemandes se présente. Ses éléments sont capturés. Enfin à 22 heures, le capitaine Branet entre dans Francheville où il surprend une colonne de ravitaillement et de réparation. Deux Tigres et deux Panthers sont détruits, de nombreux véhicules incendiés, un officier et dix hommes prisonniers. Le détachement Branet s’enferme pour la nuit dans le village.

Au cours de cette journée, la 2° D.B. s’est trouvée opposée aux restes de la 116° Panzer Division envoyée en hâte pour arrêter l’avance du 15° corps. L’arrivée de la division française ne lui laisse pas le temps de prendre son dispositif de combat. Elle est disloquée avant de pouvoir réagir.

Mais la situation de la division française répartie entre Alençon et Loucé, soit sur près de 40 kilomètres, est très précaire d’autant que les liaisons radio par suite des distances sont presque inexistantes. Les routes sont sillonnées de petits détachements allemands qui cherchent à tout prix un débouché vers l’est. C’est ainsi que le sous-lieutenant Herry du 501° Chars parti en jeep de Francheville, pour aller rendre compte (le la situation au général Leclerc et chercher les nouveaux ordres, fera plusieurs kilomètres au milieu d’un convoi ennemi où heureusement il ne sera pas reconnu. Son passager, un officier allemand prisonnier ne fera pas un geste.

Le 13 août, la situation s’éclaire.

Tout d’abord le sous-groupement Putz, dès 7 heures, poursuit son mouvement vers le sud. L’Allemand semble avoir abandonné l’axe central de la forêt et, à 9 heures, la liaison s’opère avec les spahis du colonel Roumiantzoff. Quant au capitaine Branet qui vient de passer la nuit enfermé dans Franceville, il repart dès le lever du jour. A 8 h 30, arrivée à Boucé ; la chasse aux véhicules allemands commence sur la grand-route Argentan – Carrouges. De nombreux camions sont encore détruits. La liaison est établie avec le G.T.V. à Fleuré où deux chars Mark IV abandonnés sont rendus inutilisables. Le détachement Branet par Avoines rejoint Ecouché où vient d’arriver le G.T.V. En effet le colonel Warabiot, dès l’aube, fonce par surprise sur Ecouché. Il y pénètre en semant la déroute dans une nouvelle colonne de la 116° Panzer. Le pont sur l’Orne est saisi intact. Le sous-groupement, après avoir nettoyé la ville et tous ses abords, y prend position interdisant ce carrefour important. Pendant cinq longues journées l’Allemand, cherchant une issue dans sa retraite, viendra buter et subira de nouvelles et importantes pertes. Le capitaine Denormandie tombera mortellement blessé, le 13 août, victime de son dévouement.

Pendant ce temps, le G.T.D. qui était resté toute la journée du 12 à Alençon, enfin relevé par la 90° D.I. U.S., reprend sa marche en direction de Carrouges. En chemin il va se heurter aux restes de la 2° Panzer. SS Division qu’il taillera en pièces. Pour cinq tués et dix blessés français plus deux chars et deux véhicules mis hors d’usage, le G.T.D. annoncera le soir : 1.022 Allemands tués, 1.417 prisonniers, 12 chars, 11 canons et 190 véhicules détruits.

Carrouges et Le Mesnil-Scelleur sont solidement tenus. Les liaisons sont rétablies avec les autres G.T.

Le G.T.L. qui se trouve devant Cuissai reçoit, le 13 au matin, l’ordre de se diriger sur Carrouges en empruntant les axes B et C. Dans une région infestée d’ennemis, l’avance est lente. Cuissai, La Roche-Mibille, Longuenoé, Chahains sont le théâtre de violents combats. Dans la soirée l’ordre arrive par radio de rallier le P.C. de la division à Montmerrei. Le sous-groupement Massu y arrive lorsque la nuit tombe. Le sous-groupement Minjonnet stoppé dans la forêt par des blindés ennemis ne rejoindra que le lendemain matin.

Simultanément une action qui aurait pu avoir une importance capitale est tentée par le détachement Roumiantzoff. Au cours de la matinée, le 1″ Spahis débloqué sur la D. 26 par le sous-groupement Putz commence le nettoyage systématique de la forêt d’Ecouves. Le char du sous-lieutenant Gourlain atteint par un panzerfaust brûle, l’officier gravement blessé est évacué. A 13 heures, le lieutenant-colonel Roumiantzoff à la tête d’un détachement composé de deux pelotons de chars du 1″ Spahis, d’un peloton de T.D. du R.B.F.M. et (l’une section du R.M.T. est envoyé sur Argentan dont les faubourgs sud sont atteints à 15 h 30. L’infanterie s’avance à pied et réussit à pénétrer dans la ville. Mais à 18 heures, des’ chars lourds ennemis prennent à partie les blindés français qui appuient l’avance des fantassins. Un char léger des spahis est détruit, un half-track est endommagé. Le détachement est trop faible pour continuer seul la progression dans la ville. A la nuit tombante le colonel Roumiantzoff ordonne le décrochage et le détachement s’installe à Mauvaisville. Tout est prêt pour reprendre la progression le lendemain, niais dans la soirée arrive l’ordre d’opérations n° 3 du général Haislip. ” Toutes les unités du 15° corps dans la zone Ecouché – Argentan se retireront au sud de l’Orne le 13 août à 22 heures “. La 2° D.B. devra tenir le quadrilatère formé par Ecouché – sud Argentan – Sées – Carrouges et se concentrer en vue de se préparer à une nouvelle avance vers le nord, le nord-est ou l’est lorsque la décision en sera prise. L’ordre est donc impératif : interdiction de franchir l’Orne. Argentan ne peut donc plus être attaquée par le sud. Cet ordre ne sera cependant pas entièrement exécuté par le général Leclerc. Une petite tête de pont sur l’Orne conquise le 13 par le peloton du lieutenant Galley sera conservée sur la route menant d’Ecouché à Montgaroult.

Pendant cinq longues journées, la 2° D.B. va rester dans la zone qui lui est impartie. Elle continuera à augmenter son tableau de chasse en détruisant ou en capturant de nombreux détachements allemands qui sous la poussée alliée retraitent de l’ouest.

La mort dans l’âme, le général Leclerc verra défiler devant lui les restes de la 7° armée allemande et de la Se Panzer Armee qui profitent du passage encore existant entre Argentan et Falaise.

Le général Patton ne décolère pas, il écrira dans ses Mémoires :

” J’aurais pu aisément pénétrer dans Falaise et fermer complètement la poche, mais il nous fut ordonné de ne pas le faire… Cette halte fut une grave erreur… “. Dégoûté de ne pouvoir agir, il acceptera sans remords l’ordre du général qui donne à la Ire armée U.S. et au 5° corps du général Gerow la 2° D.B. française, la 79° et la 90° D.I. U.S. Quant à lui, emmenant la 5° D.B., il foncera sur Chartres et Orléans.

La poche sera refermée définitivement le 19 août dans la soirée à Chainhois avec la participation du G.T.L.

Quel est le bilan pour la 2° D.B. de ces combats de Normandie ?

Les pertes infligées à l’armée allemande ont été de : 4.500 tués et 8.800 prisonniers, 117 chars, 104 canons et plus de 700 véhicules détruits. Trois divisions blindées (les 2′, 9° et 116° Panzer divisions) ont été démantelées. En contrepartie les pertes de la 2° D.B. se chiffrent à 120 tués, 432 blessés et 63 disparus. Au point de vue matériel : pour les G.T.L. et G.T.D. elles se sont élevées à 45 chars, 3 canons et 35 véhicules détruits. Celles du G.T.V. ne .peuvent être données avec exactitude.

C’est donc un bilan de grande victoire pour la 2° D.B.

Cependant va subsister chez les Américains un ressentiment qui sera long à s’apaiser. Le’ général Leclerc, ne se conformant pas aux ordres donnés, a envoyé le G.T.V. à Sées et bouleverse pendant quelques heures les plans établis par le 15° corps. Si le général Patton, commandant l’armée, oublie rapidement cette insubordination, le général Bradley, commandant le groupe d’armées, ne le pardonnera pas.

Il est certain que si Argentan avait été prise le 13 août la fermeture de ce que l’on a appelé la poche (le Falaise aurait probablement pu être avancée de quelques jours mais il est aussi certain que l’occupation de cette ville n’aurait été obtenue que par une suite de désobéissances à tous les échelons, car Argentan se trouvait dans la zone réservée au groupe d’armées Montgomery.

Une question reste posée. Quelle influence le passage à Sées du G.T.V. a-t-il eue sur l’ensemble de la manoeuvre du 15° corps ? Si l’on s’en réfère aux documents français existant dans les archives, ce sont les éléments de tête du G.T.V. qui sont entrés les premiers dans la ville. La progression vers le nord jusqu’à Saint-Christophe n’a pu se réaliser que grâce à l’aide réciproque que se sont apportée les unités américaines et françaises. Loin d’être un handicap, la manoeuvre d’ensemble n’a pu qu’en être accélérée.

Quant à l’influence que cette ” désobéissance ” a eue sur la manoeuvre de la 2° D.B. elle a été déterminante du bilan exposé ci-dessus. L’irruption d’une partie importante de la grande unité française au nord de la forêt d’Ecouves, où l’ennemi ne l’attendait pas, a permis de surprendre toute la mise en place du dispositif allemand, d’encercler dans les bois les restes de la 9° Panzer Division et d’empêcher toute réaction organisée de la part des 2° et 116° Panzer Divisions. La prise d’Ecouché et de Carrouges n’aurait probablement pas pu avoir lieu aussi rapidement si la désorganisation totale n’avait été apportée dans les colonnes allemandes et si le temps de se fortifier autour du massif forestier avait été laissé à l’ennemi.

Le général Leclerc l’avait bien pressenti à Alençon. 11 s’en est fallu de très peu de temps que le G.T.D. ne passe à Sées en entier avant l’arrivée de la 5° D.B. Si, la manoeuvre s’était déroulée comme espérait le général commandant la 2° D.B., aucune controverse n’aurait été soulevée. Au lieu de cela une inaction forcée de cinq jours va être imposée à la division. Cela lui permettra de combler ses pertes en hommes et en matériel et de se préparer pour une nouvelle et très glorieuse étape : la libération de Paris.

Commandant de WAZIERS

La 2eme D. B. dans la BATAILLE de NORMANDIE

La 2eme D. B. dans la BATAILLE de NORMANDIE

par le Colonel de GUILLEBON
Un des premiers compagnons du général Leclerc au Tchad
Ancien sous-chef d’État-Major

 

Dés le 6 juin 1944, le général Leclerc piaffe d’impatience en Grande-Bretagne, mais il n’y a pas de place pour ses blindés dans la zone restreinte où se déroulent les combats des premières semaines.

D’ailleurs, la IIIe armée du général Patton, à laquelle est rattachée la 2″ D. B., ne sera lâchée qu’après la rupture, et le calendrier du commandement suprême n’envisage notre embarquement que vers le 20 août.
Sur une intervention pressante du général Patton, la date de notre embarquement est avancée au 31 juillet, à la place prévue pour une division américaine, ce qui montre assez dans quelle estime le commandant de la IIIe armée tenait notre grande unité.

Nous débarquons en France le lendemain de la chute d’Avranches, et le général Leclerc va directement au P. C. du général Patton, que nous voyons revenir radieux de la zone des combats : à lui aussi l’attente a paru longue ; maintenant il est payé par la joie de la victoire.
Au milieu d’une prairie plantée de pommiers, la tente du chef moderne est figurée par un camion G. M. C., aménagé en caravane.
Celui de Patton est moitié bureau, moitié bar. Il verse généreusement le scotch whisky au général Leclerc, qui en a horreur, et se sert plus généreusement encore du whisky américain, qu’il préfère. Il décrit avec une satisfaction bruyante le travail de ses blindés ; une de ses unités a dû employer une pelle mécanique pour déblayer les cadavres allemands qui encombraient une voie. Il est heureux que la division française soit là, mais il n’y a qu’un seul pont à Pontaubault, et il faudra attendre notre tour pour y passer.

Le plan du commandement paraît être d’occuper toute la Bretagne dans un premier temps, et, ensuite, de passer à l’offensive en direction de Paris.
De retour à son bivouac, le général Leclerc, avide de renseignements tactiques et logistiques, m’envoie, avec le chef du 2″ Bureau, observer la 4e division blindée U. S. qui attaque Rennes. Nous en reviendrons avant le départ de la division assurer le Général qu’il n’y a pas de mauvaise surprise à attendre et que ses unités sont au moins aussi bien préparées que les autres à affronter la réalité du combat.
Nous rapportons une entrevue mémorable avec le général américain Wood, commandant la 4e division blindée, deux jours avant son entrée à Rennes. Il nous avait reçu étendu dans une remorque qui lui servait de chambre ù coucher : un poste radio jouait des airs de danse en sourdine.

Le général disait :
– « Ils » veulent envoyer ma division à Lorient. Je vous demande un peu, qu’est-ce que j’irai faire à Lorient ? C’est à Angers qu’il faut aller et, après avoir touché la Loire, j’irai rebondir jusque vers la Seine, en passant par Chartres.

« Ils » jugent la chose, à l’arrière. sur des cartes et sur des renseignements périmés. Dites an général Leclerc deux choses : « Qu’il emporte tou-» jours davantage d’essence, et qu’il tire l’armée derriè>Enfin, la division s’écoule lentement par ce pont unique de Pontaubault sur lequel passent continuellement, jour et nuit, toutes les voitures de la IIP armée : combattants. liaisons, ravitaillement, évacuations.

Rassemblés au sud du goulot devant un éventail de routes, allons-nous recevoir une belle mission, commencer la chevauchée ? Non, car le maréchal von Klùge monte une contre-attaque sur Mortain pour juguler l’unique pénétrante qui part d’Avranches. Il faut écarter cette menace, qui serait catastrophique. Ces premiers engagements permettent au commandement allemand d’identifier la présence de notre division, mais il nous croira toujours à Mortain quand nous atteindrons l’Orne à Argentan.

Bientôt nous sommes relevés de cette mission et rattachés au XVe corps. Dès qu’il apprend ce changement de corps, le général Leclerc saute en voiture avec quelques officiers et brûle d’arriver le premier chez son nouveau chef. Il veut arriver avant le colonel américain de liaisonqu’on lui a imposé au débarquement, et dont il veut se dêfaire. Il gagne cette course de 150 kilomètres avec demi-heure d’avance, et tout est réglé quand arrive notre infortuné officier de liaison, que nous ne reverrons plus jamais.
Le commandement allié a décidé la manœuvre qui fermera la poche de Falaise ; notre mission est simple : attaquer plein nord en partant du Mans. Dès le premier contact, la confiance s’est établie avec le général Haislip, le plus compréhensif des chefs alliés auxquels le général  Leclerc ait été attaché au cours de cette longue guerre, c’est entre les deux chefs le début d’une amitié durable.

La 2e D. B. passera la Sarthe au-dessus du Mans et attaquera à gauche d’une D. B. américaine qui se concentre au Mans.
La division suit son général dans une étape de 200 kilomètres ; quelle exaltation pour tous de voir tant de terre française libérée après notre long exil !
Par une nuit noire, tous feux éteints, les unités passent la Sarthe sur des ponts de bateaux d’accès très difficile et, le 10 août au matin, par quatre itinéraires parallèles, elle pousse de toutes ses forces plein nord.
Le paysage, coupé de haies et de talus infranchissables, favorise la défense allemande. Où sont nos horizons africains où nous naviguions à la boussole, comme en pleine mer ? Nous piétinons dans des chemins étroits, où la vue est limitée à 100 mètres. De chaque tournant peut jaillir la flamme meurtrière du canon antichars qui tire à bout portant et qui décroche sans risque. Il faut se faire éclairer, et, derrière la progression prudente du char de tête — sans cesse retardé par l’ennemi et trop souvent détruit — s’allonge interminablement la colonne des blindés, des camions, des jeeps, des canons et des ambulances. A quoi servent ces innombrables moyens quand, seuls, quelques hommes peuvent être engagés autour du premier char ?
Le général Leclerc est toute la journée sur les routes, allant d’un itinéraire à l’autre, ici furieux et là enchanté, redressant un ordre mal compris ou une manœuvre mal engagée, félicitant les uns, blâmant les autres, mais gagnant tout le monde à son obsession de la vitesse à tout prix.
Devant nous, la 9° Panzer, intacte, qui vient de Nîmes, se bat bien. Exécutant magistralement son combat en retraite, elle harcèle nos arrières de jour par ses snipers audacieux et elle contre-attaque la nuit : nos hommes connaissent leur troisième nuit sans sommeil.

Le lendemain, 11 août, la progression s’accélère ; chefs et hommes se sont habitués à cette forme de combat, et le paysage, plus ouvert, devient plus favorable à l’attaque.
En fin d’après-midi, on sent que la résistance ennemie va craquer. A droite, le groupement Langlade sera arrêté par l’obscurité aux lisières de la forêt de Perseigne. A gauche, une partie du groupement Dio progresse vite et, en fin de journée, s’installe à kilomètres d’Alençon.

En deux jours, malgré l’ennemi solide et le terrain défavorable, la division a progressé de 40 kilomètres et libéré une trentaine de villages.
Harassé, le général Leclerc s’est endormi dans un pré, après avoir donné l’ordre à l’élément de tête de tout tenter pour entrer dans Alençon la nuit même. Vers minuit, le Général est réveillé par quelques explosions de mortiers allemands, qui font sauter une voiture d’infanterie à 100 mètres de lui. Il envoie un officier voir si l’avant-garde a exécuté ses ordres. Trois quarts d’heure plus tard, l’officier revient, expliquant qu’il y a des difficultés et que l’avant-garde n’entrera dans Alençon qu’au petit matin. Désappointé, le Général dit à l’officier : Je monte arec vous, vous allez me conduire là-bas. J’étais réveillé, moi aussi, j’avais entendu la conversation, et je saute ma voiture pour suivre le Général. ne prenait pas longtemps, car nous couchions par terre tout habillés, à côté du chauffeur et de la voiture, comme nous le faisions dans nos campagnes sahariennes.
Arrivé au poste de commandement de l’avant-garde, le Général constitue lui-même une petite colonne dans laquelle nous nous insérons, et, sans coup férir, nous entrons dans Alençon, dont les ponts sont intacts.

Le Général donne des instructions pour le cas de retour en force de l’ennemi et, tout heureux de sa bonne fortune, décide d’aller se recoucher dans son pré. Mais, à la sortie de la ville, il se trompe et, au lieu d’aller vers nos troupes, il se dirige vers Mamers, c’est-à-dire vers l’ennemi. Après 2 kilomètres, il s’en aperçoit et s’arrête au moment où nous percevons un bruit de moteurs venant à notre rencontre.
C’était une voiture allemande, heureusement isolée, que nous arrêtons. Nous tuons un homme et en capturons un autre, qui révèle la proximité d’éléments blindés se préparant eux aussi à traverser Alençon. Faisant demi-tour, nous rentrons en ville, avec le prisonnier assis sur le capot de ma voiture, pour prendre les dispositions en rapport avec ce renseignement.
C’est bien par son action personnelle que Leclerc a pris Alençon, sans perte et sans rien casser, après deux jours de combats d’approche.

Après la capture d’Alençon et de ses ponts, la 2e D. B. reçoit un ordre, c’est-à-dire un objectif et un axe de progression. Notre nouvel objectif est Ecouché, et nous avons l’ordre de l’atteindre par des routes qui traversent l’énorme forêt d’Ecouves. Or, il ne convient pas au Général d’engager des milliers de voitures dans une forêt pleine d’ennemis quand il a justement une route nationale libre devant lui, la route d’Alençon à Sées.
On lui objecte que Sées est l’objectif de la divisionaméricaine voisine et qu’il n’a rien à y faire. Mais voici des gendarmes français qui viennent lui dire que les américains n’y sont pas encore. Malgré les ordres – – en réalité pour mieux les- il lance le groupement Billotte sur la route Ainsi il débordera par la droite la forêt que tournera par la gauche. A Langlade sera attribué î tavers forêt prévu par l’ordre supérieur : il ne pas aller bien loin. Pendant que Billotte et Dio connaissent les joies exaltantes de l’exploitation du succès: des chars lancés à pleine vitesse, colonnes ennemies surprises en mouvement et anéanties, encombrement des prisonniers, régions entières libérées au galop, le soucieux de ce que peut receler la sombre forêt prend la tête d’un sous-groupement qui, dès de Sées, s’enfonce sous bois, prenant à revers la défense ennemie, qui nous croit toujours devant.

12 kilomètres d’un parcours rondement mené, ; arrivons exactement dans le dos des Allemands, qui s’opposent à la remontée du groupement Langlade. avec laquelle est le Général appartient au groupe-ment Billotte ; son objectif est au nord-ouest. N’importe, il faut saisir cette occasion et aider Langlade ; le sous-groupement est envoyé plein sud, il prend à revers les batteries et les positions allemandes et fait jonction à la fin de la nuit avec nos unités parties d’Alençon.
La forêt a été traversée d’est en ouest et du nord au sud, mais elle renferme encore beaucoup d’ennemis, qui seront dans notre dos pendant que nous ferons la mâchoire inférieure de l’étau dont les Anglais, à Falaise, forment la mâchoire supérieure.
Les unités allemandes débouchant de la forêt et toutes celles qui, venant de l’ouest, cherchent à sortir de la nasse viennent buter contre nos postes; d’autres défilent au nord de nos positions, mais à portée de notre artillerie, qui en fait grand carnage.

Les 18 et 19 août, nous attaquerons au nord de l’Orne pour rencontrer à Chambois les Canadiens et les Polonais de Montgomery, venant de Falaise : malgré la débâcle des derniers jours, il reste encore plus d’unités ennemies qu’on ne l’aurait supposé, mais leur résistance est vaine, et elles sont littéralement massacrées.
La bataille de Normandie est terminée ; maintenant, c’est la course à la Seine, c’est la bataille de Paris qui commence.

Colonel DE GUILLEBON

 

La dernière bataille de Normandie - Août 1944

La dernière bataille de Normandie

Pour expliquer la fin de la bataille de Normandie, le chapitre « la bataille » présente : 
L’histoire : de l’opération Cobra à la retraite allemande sur la Seine en passant bien sûr par la vallée de la Dives et les pentes de la côte 262, découvrez l’importance stratégique de la bataille de la poche de Falaise ; 
Les unités : 9 divisions alliées ont participé à l’encerclement des armées allemandes dans la poche de Falaise, et une trentaine d’autres ont pris part à la bataille de Normandie – autant d’histoires, d’origines, de motivations différentes pour venir combattre l’ennemi commun ;
Focus : élargissez ou approfondissez vos connaissances sur des thèmes connexes à la bataille de la poche de Falaise!

Mise à jour régulièrement, cette rubrique propose une série d’articles qui permettent de completer sous un éclairage nouveau les événements de l’été 1944.