Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

Artillerie – Campagne de France

 


L’ARTILLERIE

Extrait de LA 2e DB – Général Leclerc – Combattants et Combats – EN FRANCE

Quelques images de la Campagne de France

L’observateur avancé

La liaison entre l’artillerie et les armes qu’elle appuie est un problème qui a de tout temps préoccupé le commandement. Il devait sembler plus difficile encore à résoudre dans une Division blindée. On pouvait même se demander si dans le type d’opérations le plus caractéristique des blindés, dans l’exploitation l’artillerie serait en mesure d’intervenir. En fait, les campagnes du Fezzan, qui avaient appris à l’artillerie à combattre dans les rangs mêmes de l’infanterie motorisée, à ne pas superposer son dispositif et son combat à ceux des autres armes, mais à les mêler étroitement, avaient déjà donné la solution. Dès le début le principe en fut nettement posé : la liaison et la coopération seront obtenues en plaçant près de chaque chef d’unité de pointe un artilleur outillé pour déclencher des feux dans les plus brefs délais, capable de les mettre rapidement en place, apte à juger de l’importance des interventions à réaliser.
Les campagnes de France allaient justifier cette importance attachée au rôle de l’observateur avancé.
Dès les premiers combats de Normandie, des observateurs étaient détachés auprès des commandants de sous-groupement. Un commandant de batterie accompagnait le chef d’escadrons Rouvillois, commandant du sous-groupement, et se trouvait à ses côtés au moment où les premiers chars débouchèrent face au village de Champfleur. Les lisières du village s’étiraient au sommet d’un glacis semé de quelques buissons, coupé par la route qui disparaissait dans les premières maisons de gauche. Déjà à quelques centaines de mètres les deux chars de tête brûlaient. A droite, un troisième char avait son canon coupé par un obus ennemi. L’observateur avait lancé immédiatement ses premiers coups de réglage et l’artillerie était prête à soutenir la manœuvre que le commandant Rouvillois projeta sur-le-champ : masquer les lisières de Champfleur par des feux et attaquer en débordant à gauche de la route. Pendant dix minutes, les obus de 105 pilonnèrent les défenses ennemies.
Dès que le commandant Rouvillois sut ses chars aux premières maisons, il demanda de reporter le tir plus à droite près du cimetière, où l’ennemi se repliait. La progression reprit face aux lisières et l’observateur leva le tir au moment où il vit les chars et les half-tracks de l’infanterie arriver aux premières maisons de Champfleur.
Cette classique intervention de l’artillerie pour la neutralisation d’une résistance s’est exercée sans heurt, sans retard. Elle ne fait pas figure d’événement séparé dans le cours de la bataille, mais elle se fond intimement dans l’action même des forces blindées. En voici un autre exemple :
Le 10 août 1944 dans l’après-midi, après un court mais sanglant « baroud » à la Saunerie, le sous-groupement Massu pénétrait dans le petit village de Nouans. Dans le bois, au nord du village, les boches avaient installé un puissant bouchon formé d’une batterie de 88 épaulée par des armes antichars et des tireurs d’élite. Ils battaient de leurs feux la patte-d’oie au nord du village et le glacis donnant accès à la lisière du bois.
Les carcasses carbonisées de trois half-tracks et les cadavres gisant dans le fossé témoignaient de la farouche résolution de l’ennemi. Dans ce terrain plat et découvert, les chars étaient certains de se faire moucher. Le commandant Massu fait donner ses fantassins. Ceux du Tchad, avec leur fougue coutumière, tentent de s’infiltrer dans le dispositif boche. Par des prodiges de ruse et de courage, ils parviennent jusqu’à 100 mètres des 88, qui ouvrent alors un feu meurtrier plaquant les fantassins au sol et les obligeant à se retirer. Décidément, on ne passera pas tant que la batterie allemande ne sera pas réduite au silence. Le commandant Massu fait appeler son artilleur, le capitaine Ramières : il faut faire sauter le bouchon ennemi. C’est une mission de choix, mais délicate. Pas d’observatoire digne de ce nom dans ce terrain plat et compartimenté. Il faut se rapprocher au plus près. Le capitaine part en Jeep, avec ses observateurs, mitraillette au poing. Un sergent du Tchad, qui tout à l’heure s’est approché à quelque 100 mètres des canons boches, propose de les accompagner pour fixer l’emplacement exact de notre objectif. La Jeep s’arrête à 100 mètres de la patte-d’oie. Pied à terre et par bonds, courbant l’échine sous les rafales de mitraillettes, les artilleurs atteignent le fossé bordant le carrefour. Les boches à démolir sont à 400 mètres devant; on les devine, terrés à la lisière. Pour tout instrument le capitaine a une carte Michelin et ses jumelles. Une ligne téléphonique tirée sous le feu le relie au half-track radio, lui-même en communication avec la batterie. « Envoyez un coup fumigène 400 mètres au nord du carrefour X…, où je me trouve. » Quelques instants d’activité fébrile à la batterie. Le lieutenant Portner prépare les éléments. «Coup parti. » Vingt secondes d’attente anxieuse, une explosion mate, puis une gerbe de feu attire les regards à droite. Un lourd globe blanc s’élève majestueusement du bois. En un clin d’œil le capitaine Ramières lance son commandement : « Augmentez 50 pour toute la batterie, même hausse. » La batterie répond avec allégresse. En l’espace de trente secondes, 24 coups tombent sur la position boche. Le tir est répété trois fois, ratissant l’ensemble de la zone. Le buste émergeant du fossé, les observateurs regardent les obus tomber, ils sentent le souffle des arrivées.
Une épaisse fumée grise filtrée par les arbres plane comme un linceul au-dessus de la position ennemie. Toute réaction a cessé. Une patrouille est envoyée. C’est alors que débouchent par une route transversale quelques chars du sous-groupement voisin. Ils n’essuient pas un coup de canon ; quelques minutes avant, leur compte eût été bon.
Le char de tête s’installe face au bois et « azimute » l’un après l’autre les 88 abandonnés et déchiquetés.
Un boche terré dans un trou sort, les bras en l’air, livide; quelqu’un parle allemand : on l’interroge. Montrant le char qui continue à tirer, le boche dit : « Oh ! ce n’est pas la peine, on a compris tout à l’heure. »
En Lorraine les commandants de batteries qui jusqu’alors avaient assumé à eux seuls le travail de liaison et d’observation avancées s’adjoignent leurs officiers observateurs.
A l’observateur avancé se trouve ainsi substitué un petit détachement de deux ou trois officiers possédant deux half-tracks et un char. C’est ainsi que pendant la marche sur Strasbourg, aux environs de Mittelbronn, le chef de bataillon Quiliquini avait tout près de lui un capitaine commandant une batterie et un lieutenant observateur. L’avant-garde avait débordé assez facilement les défenses ouest de Mittelbronn, mais se trouvait accrochée assez fortement par des éléments ennemis installés dans le village même et ses lisières est. Le lieutenant observateur se porta aussitôt dans la partie ouest du village encore en cours de nettoyage; de là il put voir plusieurs départs de pièces allemandes et déclencher un tir qui provoqua la débandade des servants des 20 ^ et mitrailleuses ennemies qui arrêtaient notre progression. De son côté, le commandant de batterie continuait à appuyer le débordement du village et, restant auprès du commandant Quiliquini, pouvait suivre l’évolution du combat.

Articulation des batteries

Le travail des observateurs avancés bénéficie de l’excellence et de l’abondance des postes radio dont l’artillerie blindée est dotée. Mais l’efficacité de ce travail ne sera réelle que dans la mesure où les pièces y répondront. A l’observateur avancé qui est à la pointe du combat, avec les chars et l’infanterie, et qui voit, il faut un outil rapide et puissant. Comment suivre le rythme des avances sur des itinéraires différents et être à tout moment prêt à intervenir, et comment réaliser rapidement, quand cela devient nécessaire, ces concentrations massives qui sont la force de l’artillerie ?
Tantôt, les batteries seront indépendantes, libres de prendre toute initiative, instrument immédiat dans la main du capitaine. Elles vivent alors avec l’élément qu’elles appuient, l’accompagnant dans sa progression, attentives au moindre appel. Tantôt les tirs de plusieurs batteries, voire de plusieurs groupes, seront coordonnés par un «poste central de tir » capable de faire appliquer sur tous les points du champ de bataille de puissantes concentrations.
Aux premiers combats de Normandie, une batterie du 3e R.A.C. était entièrement détachée auprès d’un sous-groupement constitué sous les ordres du chef de bataillon Farret. Mais le groupe se réservait d’actionner les deux autres. Très vite, le rythme de l’avance imposait de laisser à leurs capitaines détachés comme observateurs avancés le soin de régler eux-mêmes directement les mouvements et interventions de leur unité.
Au cours de la même journée, les positions se succèdent sans arrêt. A 9 heures à Meurcé, les batteries sont à n heures à Doucelles, à midi à Coulombier, à 15 heures à Bourg-le-Roi, à 20 heures à Champfleur. Nulle part le poste central de tir n’a eu à intervenir, ni n’en a eu le temps.
C’est dans ces actions de batteries indépendantes que jouent le mieux les interventions soudaines qu’aucune reconnaissance ne peut préparer. Que peuvent faire des reconnaissances alors qu’on ignore où et quand l’artillerie interviendra ? Et, lorsque soudain les chars de tête appellent à l’aide, va-t-on leur demander de patienter ? Le matériel, par la radio des transmissions et les chenilles des canons, permet ce qu’on n’eût jamais osé rêver jadis : le capitaine, à l’avant, qui a transmis au lieutenant de tir : « Mise en batterie immédiate. Annoncez batterie prête », reçoit après peu de minutes : «Pièces prêtes. » Dressées à obéir au premier geste du lieutenant de tir, les pièces se sont alignées dans une prairie au bord de la route, ont gagné un chemin proche ou, si rien d’autre n’est possible, ont simplement serré sur le bord de la route et se sont orientées dans la direction du tir : l’action brutale de six pièces de 105 est prête à jouer son rôle dans la bataille.
Le 13 septembre, quand s’engagent les opérations de Lorraine, les trois batteries du 3e R.A.C. sont directement adaptées aux sous-groupements que le groupement tactique a constitués, profitant d’une expérience analogue.
Le 18 septembre, les batteries sont encore l’une près de Girecourt, une autre à Agecourt, la troisième avec l’Etat-Major du Groupe à Remoncourt. Mais le lendemain, alors que la résistance allemande s’affermit sur la Mortagne, le Groupe va réunir tous ses moyens autour de Valois. Dans l’après-midi du 19, la ire batterie est en position à Seranville, dans la soirée la 3e batterie, jusqu’alors réservée, vient s’installer à proximité, et le 20 au matin la 2e batterie rejoint le Groupe, qui, dès ce moment, est prêt à intervenir en masse avec les unités américaines rattachées pour la préparation des opérations de franchissement de la Meurthe à Flin et Ménil-Flin.
Ainsi rassemblé, le Groupe pourra faire sentir toute sa puissance par la concentration simultanée de ses feux; chaque fois que la situation l’exigera ou seulement le permettra, les conditions d’un tel emploi seront réalisées, car il offre la plus grande efficacité. Ce dispositif s’alliera d’ailleurs à une décentralisation maintenue de l’observation : orchestré par le P.C.T., c’est un essaim d’observateurs ayant des vues partout où il faut voir qui maniera la masse de cet instrument puissant, instrument dont d’ailleurs la puissance augmente à mesure que la progression se ralentit, car dans son dispositif viennent naturellement s’intégrer les unités de renforcement, comme viennent s’y relier les Groupes voisins sous la direction de l’Artillerie divisionnaire.

Dès qu’il le faudra, les batteries organiques reprendront leur indépendance sans difficulté.
Cette souplesse de l’articulation évitera de condamner l’artillerie, comme trop souvent jadis, à des interventions laborieuses et tardives, qui feraient perdre aux troupes appuyées le meilleur de leur mobilité et de leur puissance de choc.

« Hausse : 500 yards. » Un combat rapproché contre une batterie de 88

Le 23 novembre 1944, le XI/64 arrivait à Wittisheim, premier faubourg de Strasbourg. Il était 14 h. 30, la population approchait timidement des canonniers, croyant à peine ses yeux de voir des Français… Une batterie allait sur Lingolsheim; le capitaine Emmanuel et le sous-lieutenant Benracassa partirent en reconnaissance sans attendre. Tout à coup le poste radio de la batterie reçut un message angoissé : « Flash Flash envoyez renfort immédiatement au capitaine Emmanuel…» On ne sut que plus tard ce qui s’était passé. Le half-track du lieutenant Benracassa était tombé sur une batterie allemande, il avait immédiatement engagé le tir à la mitrailleuse, mais en deux coups de canon était lui-même détruit, le chauffeur tué, le radio très grièvement blessé; le lieutenant Benracassa avait posé un garrot sur la jambe broyée de son radio, puis, étendu à côté du blessé, coït au poing, était décidé à se défendre. Quelques instants après, le half-track du capitaine Emmanuel arrivait à la rescousse, tirait lui-même à la mitrailleuse jusqu’à ce que celle-ci s’enraye… Le véhicule était à son tour mis hors de combat par un obus ; et à leur tour le capitaine Emmanuel, son radio Laurent et son fidèle « tampon » se trouvaient dans une situation identique à celle du lieutenant Benracassa. Couchés le long d’un talus avec la mitrailleuse légère du véhicule, qui fonctionnait encore, une carabine et une mitraillette, tous s’escrimaient tant qu’ils le pouvaient sur le boche. La batterie, prévenue par radio, était en marche, mais ne savait pas exactement où était l’ennemi ni ce qu’elle pouvait faire. A ce moment arriva la Jeep du capitaine Emmanuel, dont le chauffeur put expliquer que celui-ci, engagé sur une route à la sortie de Lingolsheim, était pris à partie par une batterie antichars allemande située à 150 mètres, au débouché du pont du chemin de fer. Le récit du lieutenant qui commandait les pièces montre bien ce qu’ont été ses très heureuses réactions en une situation difficile.
« Je monte dans la Jeep pour me faire amener sur place et je fais suivre la batterie. Nous marchons vite, traversons Lingolsheim. Avant de passer le remblai de chemin de fer, je fais mettre en place par le sous-lieutenant Nehlil le premier automoteur dans la direction présumée de la batterie boche, le reste de la batterie arrêté derrière, et nous continuons avec mon half-track radio. Mais ce remblai n’est pas celui qui abrite l’ennemi. Il y en a un deuxième à 200 mètres de là. Ce sera l’observatoire rêvé. J’amène mon half-track au pied du remblai, que je gravis à toute vitesse suivi de mon Marocain et de mon brigadier de tir. Nos têtes émergent au ras des rails, nous voyons alors le half-track endommagé, le nez appuyé contre un arbre de la route qui borde un grand pré vert. Et alors nous découvrons une cible magnifique. Entre cette route et nous, à 250 mètres à peu près dans le pré vert, je dénombre six pièces de 88 pak magnifiquement installées et enterrées, des abris camouflés et quelques baraquements en planches : aux pièces, des servants vêtus de feldgrau vont et viennent tranquillement, n’ayant l’air de se soucier d’aucun danger. Ils tournent les volants de leurs pièces comme à l’exercice ou comme pour le plaisir. Essayant de deviner l’emplacement de mon automoteur derrière le deuxième remblai pour en guider le tir et estimant sa direction d’après un repère pris au départ, par radio je le fais décaler à droite pour être certain de ne pas tirer sur le half-track et j’envoie ma première hausse : 500 yards. La réponse me revient, catastrophique : «Ça ne passe pas. » Impossible de prendre un recul, à cause des maisons. Et nos camarades sont là, devant nous, à 300 mètres, à la merci de la fantaisie des servants ou d’une petite patrouille armée. Hurlant de rage, je dis de faire avancer la pièce en avant du remblai. Le sous-lieutenant Nehlil a déjà compris et a fait avancer le deuxième automoteur à toute vitesse, le met en place. La mise en direction faite par le même procédé, rudimentaire mais rapide, j’envoie la même hausse. A nouveau la réponse revient, plus décevante encore que la première fois : « Ça ne passe pas. » J’ai envie de casser quelque chose ou quelqu’un lorsque tout à coup une détonation bien connue, un sifflement, et nous sentons passer à quelques mètres de nous un projectile. La pièce tire. Le sous-lieutenant Nehlil, monté sur la pièce, a «risqué le coup». L’obus est passé, oh! au ras des rails, mais il est passé ! Et le premier coup tombe à droite de la batterie allemande, près des pièces. Mouvement de surprise chez le boche. Les coups se succèdent et viennent tomber au centre de la batterie. Alors, avec une joie sans pareille, nous voyons une grande partie des servants prendre leurs jambes à leur cou et quitter la position. Nous redoublons les coups : quelques-uns tombent parmi les fuyards, dont certains ne se relèvent pas. Dans les trous de pièces, les autres se sont camouflés; certains en rampant essaient de se réfugier aux abris. Mon brigadier de tir et mon Marocain s’exercent avec leur carabine. Mais que se passe-t-il ? Dans l’intervalle des rafales je vois sur l’objectif arriver des coups que je ne reconnais pas comme mes « enfants ». Je l’apprends plus tard : un Sherman et un mortier de notre groupement, alertés eux aussi par les émissaires du capitaine Emmanuel, «sucrent» également le boche, et avec une belle précision… Voilà vraiment un délicieux raccourci du « groupement de toutes armes » prôné par nos tacticiens. Tout à coup, nous voyons devant nos yeux des étoiles rouges s’élever verticalement à 2 mètres en avant de nous. Une mitrailleuse boche nous a repérés et nous tire dessus.
» Les gars essaient de voir d’où viennent les coups, mais ils n’y arrivent pas. Ils amènent notre mitrailleuse légère et tirent dé-ci dé-là. Mais le boche continue. Dans un des abris 8 Allemands se sont réfugiés. Le réglage est tôt fait et les obus font merveille, 3 ou 4 font mouche. Le spectacle en vaut la peine. Cet abri contenait des munitions, qui sautent et emportent avec elles des planches, de la terre et d’autres objets qu’on ne reconnaît pas et qui sont peut-être… des membres. Successivement les six pièces et les trois abris sont nos cibles et viennent se placer sur les points d’impacts de nos 105, qui font du beau travail. Notre tir s’arrête et le silence brusque est seulement rompu à intervalles irréguliers par la détonation des munitions du dépôt qui fusent et éclatent en illuminant le ciel comme de grandes fusées rouges…»

Le Piper-Cub

Un élément nouveau dans l’artillerie est venu apporter une aide considérable : c’est l’avion d’observation, le Piper-Cub. Très lents et très maniables, toujours à la disposition du commandant de groupe quand la visibilité le permet, montés par des observateurs qui appartiennent au Groupe et sont comme ceux de terre mêlés constamment à la bataille, les deux Piper-Cubs d’un groupe d’artillerie sont un instrument précieux pour le réglage des tirs. Ils permettent aussi d’exercer une surveillance du champ de bataille et de déceler les mouvements de l’ennemi, comme d’étudier des itinéraires possibles en cas de progression. La permanence d’observation qu’ils ont assurée en certaines périodes particulièrement importantes a été d’une grande utilité non seulement pour l’artillerie, mais encore pour toutes les armes.
Faut-il rappeler l’odyssée du Piper-Cub du capitaine Callet et du lieutenant Mantoux apportant le 24 août 1944 un message d’encouragement aux défenseurs de la Préfecture de Police à Paris et traversant une longue zone défendue par une forte D.C.A. allemande ?
Les missions de tir ont été très nombreuses, nous n’en rappellerons qu’une, c’était dans les derniers jours de novembre 1944. Un sous-groupement chargé de prendre Friesenheim a quitté Boofzheim au jour. Terrain plat. Aucun observatoire pour l’artillerie d’appui. L’observation est assurée par les deux Piper-Cubs du 3e R.A.C., qui viennent se relever toutes les heures. En tête du sous-groupement,- sur la route Boofzheim-Friesenheim, un peloton de Sherman et quelques tanks-destroyers. Un officier d’artillerie accompagne ce peloton dans son char et reste à l’écoute permanente de l’avion. Par un heureux hasard, la longueur d’onde sur laquelle travaillent les Piper-Cubs est très voisine de celle du peloton de tête, de sorte que l’officier d’artillerie à terre peut se dispenser de retransmettre à l’officier de chars les renseignements et observations qui lui viennent de l’avion.
Vers 9 heures, temps froid et sec, bonne visibilité. Le Piper 72 H, qui vient de relever le 72 G, repère deux chars ennemis, distants l’un de l’autre de 200 mètres, sur la route Boofzheim-Friesenheim, où nos chars avancent.
«Allô! ici Zéro Marcel. A 600 mètres devant nous, deux chars ennemis. »

Le chef de peloton demande des précisions : « Quel type de chars ? Où sont-ils exactement ? Que font-ils ? »
Nos éléments de tête s’arrêtent sur la route. Les chars ennemis sont arrêtés également. Ils sont cachés les uns aux autres par un coude de la route, qui, à cet endroit, est bordée d’arbres.
« Ici, Zéro Marcel. Les deux chars ennemis sont sans doute des Panther. Ils sont immobiles, le premier à 600 mètres devant nous. Mais je peux faire une erreur de 50 mètres sur la distance. »
Renseignements imprécis. L’officier de chars fouille à la jumelle le rideau d’arbres et ne voit rien.
D’ailleurs le Panther de tête se déplace de quelques mètres, l’avion voit nettement le nuage gris bleu de l’échappement. Il se rapproche du rideau d’arbres, y cherchant sans doute un créneau d’où il pourra voir sans être vu.
« Ici, Zéro Marcel. Le char ennemi se place dans la haie d’arbres pour essayer de vous «tirer ».
« Allô ! Zéro Marcel. Je ne le vois pas. »
Les chars sont en présence depuis un quart d’heure, cherchant à se voir sans résultat. L’avion signale chacun des déplacements de l’ennemi. Celui-ci se sait repéré par l’avion qui tourne sans arrêt à 500 mètres devant lui. Il lui envoie une rafale de mitrailleuse et le manque.
L’observateur-avion veut préciser ses renseignements ; il passe en rase-mottes sur notre char de tête et lui envoie un message lesté, où il a fait un croquis de la route portant la position des amis et de l’ennemi. Une minute d’attente. Puis, dans les écouteurs :
« Allô ! Zéro Marcel. Je ne vois pas le Panther. »
L’artilleur qui est à terre suggère :
« Allô ! Zéro Marcel. Vous pouvez peut-être régler un tir avec ma batterie puisque vous êtes le seul qui voyez. »
II faudrait beaucoup de chance pour mettre un char hors de combat avec des obus explosifs. Les obus fumigènes au phosphore sont plus intéressants à cause de leur propriété incendiaire.
« Ici, Zéro Marcel. D’accord. Je règle fumigène. »
Et l’avion alerte la batterie en position à 4 kilomètres derrière. Le lieutenant de tir a suivi toute l’affaire dans ses écouteurs. Au ton de sa voix, on sent qu’il est heureux d’intervenir. Sa pièce tire vite. Le troisième coup tombe près de la chenille gauche du char.
« Ici, Zéro Marcel. Le char ennemi est exactement à l’emplacement du coup qui vient d’arriver. »
L’avion ne reçoit pas de réponse. Les hommes à terre ont certainement vu la fumée blanche de l’obus. Qu’ils tirent dedans. Pilote et observateur regardent la terre avec toute leur attention. Ils voient tout à coup le tube du tank-destroyer de tête reculer brutalement, et une petite boule rouge va frapper le Panther en plein. Une grande flamme. La fumée noire d’essence se mêle à la fumée blanche du phosphore.
« Ici, Zéro Marcel. Char ennemi détruit. »
Le réseau radio, si calme une seconde auparavant, s’anime brusquement : congratulations, plaisanteries… tout le monde parle en même temps; heureusement, nous ne sommes pas à l’instruction. Le Piper-Cub amorce une chandelle pour montrer sa satisfaction.
Le Panther détruit, la terre le signalera plus tard, était en fait un canon monté sur châssis de char Mark IV.
Quand au second, il a profité de 1′ «incident» pour disparaître, sans doute derrière la première maison de Friesenheim.
« Allô ! Zéro Marcel. Ici, Zéro Louis. Comment me recevez-vous ? Répondez. »
Le Piper 72 G prend contact avant de venir relever le 72 H. Dans quelques minutes il sera là.
« Allô ! Zéro Louis. Ici, Zéro Marcel. Je vous reçois bien. Je vous passe en consigne char ennemi, sans doute derrière première maison de Friesenheim. Bonne chance. Terminé. »

Réunis auprès des officiers des 3e R.A.C., 64e R.A.D.B.
et 40e R.A.N.A. par les chefs d’escadron DEMARLE et CHANSON.

ARTILLEURS FRANÇAIS ET AMÉRICAINS

Extrait de LA 2e DB – Général Leclerc – Combattants et Combats – EN FRANCE

Beaucoup de Parisiens se souviennent d’avoir vu atterrir dans l’avenue de la Grande-Armée, face à l’Arc de Triomphe, deux Piper-Cubs américains, immédiatement derrière deux Piper-Cubs français : c’étaient les avions d’observation d’un des groupes d’artillerie américains rattachés à la Division, suivant de près ceux du Ier groupe du 40e R.A.N.A.
Depuis le débarquement, la Division, travaillant dans le cadre d’un corps d’armée américain, avait sous ses ordres pour renforcer ses feux plusieurs unités d’artillerie américaines. Leurs éléments se mêlaient sur les routes aux longues colonnes de la Division. Dotés des mêmes véhicules, du même uniforme, ils se distinguent cependant par moins de fantaisie dans l’allure et dans la tenue; leurs canons sont tractés alors que tous les nôtres sont sur chenilles, et ils sont en général d’un calibre plus élevé.
Ce matériel moyen et lourd est là pour compléter dans des missions déterminées l’action des groupes organiques de la Division. Au cours de la campagne, cet appui variera. Les groupes de Paris ne sont pas ceux des batailles de Normandie. Mais toujours il y aura côte à côte des Français et des Américains. Ceux de Normandie, un groupe de 105 et un de 155, nous les retrouverons au début de septembre, et ils ne nous quitteront plus jusqu’à Strasbourg. A eux viendront se joindre, suivant les opérations, d’autres unités : deux autres groupes devant Dompaire, quatre sur la Moselle, deux groupements pendant la longue période d’attente à l’est de Lunéville. Sept groupes américains de tous calibres, 105, 155 court et long, 203, accompagneront la Division à travers les Vosges dans sa marche sur Strasbourg.

 

*

L’entente entre les artilleurs français et américains est vite réalisée. Il n’y a pas de P.C. d’artillerie où les uns et les autres ne soient mêlés. Pour nous, artilleurs, ce contact est vite familier, mais les visiteurs restent souvent surpris d’être quelquefois accueillis par un Américain ou d’entendre les centralistes rudoyer leurs correspondants au téléphone en anglais aussi bien qu’en français.
Avec simplicité, les Américains ont mis à notre disposition, en même temps que leurs canons, leurs solides et sérieuses qualités, où l’esprit de sage prévision, l’ordre et la méthode n’excluent pas l’audace ni l’entrain.
Pendant les combats qui se termineront à Strasbourg, le colonel Jealous marche avec son groupe au-devant des ordres, de crainte de rester en arrière. Au chef d’escadron français qui lui manifeste son étonnement de voir ainsi sa colonne poursuivre sa route sans instructions, il répond en souriant : « L’agent de la circulation routière m’a laissé passer au carrefour où il avait été question que je m’arrête… je suppose que c’est lui qui a raison. »
Un officier de liaison auprès de l’artillerie divisionnaire, le lieutenant Kles, a sa voiture-radio accidentée pendant cette randonnée; il réussit par des routes qui ne sont guère encore nettoyées à en amener une autre, faisant deux longs voyages dans les Vosges en une seule nuit; il arrive juste à temps le lendemain matin pour participer à la suite de l’avance et être très vraisemblablement le premier Américain entré dans la plaine d’Alsace.
Lorsque Saverne fut pris et que le 23, dans la matinée, les blindés commencèrent à foncer sur Strasbourg, la 2e Division blindée voulut être suivie de près par les groupes moyens et lourds; mais le passage n’était pas encore bien sûr, de nombreuses unités allemandes infestaient encore la région. Les commandants d’un groupe de 155 long et d’un groupe de 203 firent savoir qu’ils entendaient ne pas abandonner la Division et qu’ils se chargeaient de nettoyer avec leurs propres hommes le terrain à parcourir.

Ce jour-là, dans le défilé de Wasselonne, la batterie de 105 qui appuyait les spahis sut montrer que les artilleurs américains aimaient utiliser leurs mitraillettes.

La Division s’est habituée à voir à côté d’elle ses camarades américains. Eux se plaisent à travailler avec nous; ceux qui sont restés longtemps avec la Division se considèrent un peu comme des nôtres, ils portent notre insigne.
Plus encore que dans les autres armes, les relations atteignent un haut degré d’estime et de confiance. Les groupes américains connaissent leur métier, manœuvrent avec aisance, tirent avec rapidité et précision. Leurs missions, au début limitées presque uniquement à des tirs préparés d’avance pour le débouché d’une attaque ou pour le travail de contre-batterie, deviennent vite les mêmes que celles de nos groupes organiques. La coopération des deux artilleries joue de remarquable manière.

 

Lorsque fut envisagée dans le courant de novembre une attaque de grande envergure tendant à forcer le passage des Vosges, un dispositif d’artillerie extrêmement souple fut mis sur pied. Du 13 au 15 novembre, la 79e Division d’infanterie américaine attaqua. Tous les feux de l’artillerie française furent mis à sa disposition.
Le 16 novembre les unités françaises furent à leur tour lancées dans la bataille; la 2e Division blindée reprit en quelques heures le contrôle de ses propres groupes comme des groupes américains qui venaient d’être prêtés à la 79e Division. Et de son côté cette unité rendit à la 2e Division blindée une aide précieuse.
Pendant toute la journée du 18 en particulier, l’interdépendance des artilleries fut remarquable; était actionné l’un quelconque des groupes pourvu qu’il fût libre au moment requis. Les considérables destructions de personnel et de matériel allemands ont été la preuve de la souplesse et de l’efficacité du système, et les prisonniers ont maintes fois avoué que leurs fortifications laborieusement mises en place, les espoirs de rétablissement auxquels ils s’étaient parfois accrochés ne pouvaient rien contre nos formidables concentrations.
Le 23 novembre, lorsqu’en tête du G.T.L. le 1 /40 R.A.N.A. entra dans Strasbourg, il n’y avait pratiquement pas d’interruption entre sa colonne et celle du 250e F.A.B. qui le suivait. Et côte à côte, quelques minutes après, leurs canons tiraient outre-Rhin les premiers obus alliés.
Le lendemain, les 280 allemands tombant sur la ville aux abords du P.C. du Général causaient malheureusement des pertes parmi les artilleurs américains et français.
Le 25, pour faire tomber les forts de Strasbourg, il fallut que les 155 et les 203 américains vinssent ajouter leur voix aux 105 de la Division.
Bien des exemples pourraient être donnés de cette union entre artilleurs, fondée sur une estime et une très grande confiance réciproques. Les nôtres resteront reconnaissants de l’aide qui leur a été apportée et de la simplicité avec laquelle tout ce qu’ils demandaient se réalisait.

Lieutenant LEGRAND.