Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

1941

 

 LECLERC

Afrique Française Libre


1941

 

Afrique

L’Epopée africaine

 

11 janvier 1941

Mort du lieutenant-colonel d’Ornano au cours d’un raid franco- britannique sur Mourzouk (Fezzan)
auquel participaient également le capitaine Massu et le lieutenant Eggenspiller

 

25 JANVIER 1941 AU 26 JANVIER 1943

CAMPAGNE DE LIBYE

25 janvier 1941

Départ de la colonne Largeau vers Koufra

 

31 janvier 1941

Récupération des restes de la patrouille du Major anglais Clayton du Long Range Desert Group,
revenue de Mourzouk et décimée par la Sahariana italienne

 

7 février 1941

Arrivée de la colonne en bordure de l’Oasis de Koufra

 

16 fév – 17 mars 1941

Combats de Koufra

 

2 mars 1941

” Serment de Koufra “

 

6 mars 1941

Nommé ” Compagnon de la Libération “

 

10 aout 1941

Nommé Général de Brigade, le général n’acceptera de porter ses étoiles que dix mois plus tard !

11 octobre 1941

Condamné à mort par le gouvernement de Vichy

 

 

—O—O—

Documents +

MOURZOUK 11 janvier 1941

Le fait d’armes de MOURZOLIK, au cours duquel le Lieutenant-colonel COLONA d’ORNANO trouva la mort, est généralement mal connu.

Ce fut pourtant le premier signe du relèvement par les troupes françaises libres du TCHAD du défi des puissances de l’Axe.

Le Général MASSU, qui participa au coup de mains, a bien voulu remettre au Fonds du Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE des documents tout à fait inédits concernant la préparation et l’exécution de cet acte de guerre. Dans le cadre des contributions que le Fonds LECLERC se propose d’apporter à la revue CARAVANE il a paru opportun de débuter en publiant des extraits de ces documents. Si le nom du Colonel LECLERC y est peu mêlé c’est parce qu’au moment des préparatifs du raid il était encore au GABON. Sa nomination comme Commandant militaire du TCHAD ne date que du 2 décembre 1941 et dès ce jour il consacrera ses efforts à préparer l’attaque de KOUFRA qui démarrera de LARGEAU le 25 janvier 1941, quatorze jours seulement après la mort du Lieutenant-colonel D’ORNANO.

Le premier document est constitué par des extraits d’une lettre du Lieutenant-colonel d’ORNANO au Capitaine MASSU :

« Fort Lamy 13 novembre 1940

Mon cher ami,

Je profite d’une virée du Bloch avec Noël et le Colonel PIJEAULT pour voue adresser quelques tuyaux qui je crois vous intéresseront. Il y a une semaine environ, un certain Major anglais du nom de BAGNOLD (je n’assure pas l’orthographe) était notre hâte. C’est un spécialiste des raids sahariens en automobile. En 1932, il est allé du CAIRE à JET-JET, c’était en temps de paix, mais entre nous, ce n’était pas mal. Ce qui est mieux, c’est qu’il y a un mois environ, trois de ses voitures (lui personnellement, n’était pas de la ballade) sont à nouveau parties du CAIRE, sont allées se balader à KOUFRA, au puits de SARA, à AOUENAT et à TEKRO. Tout cela à la barbe des Italiens et à la notre. Ils ont toutefois été reçus à coups de fusils à TEKRO, ce qui les a enchantés. Ils ont barboté des courriers, enfin du joli travail. Ceci pour vous mettre dans l’ambiance et vous donner une idée do la valeur des camarades.

Or donc, le sire BAGNOLD est venu me dire qu’il avait l’intention de revenir dire bonjour aux Italiens de la LIBYE OCCIDENTALE. Il partirait du CAIRE avec 25 voitures (deux patrouilles de 12 et 13), traverserait tout le territoire italien et viendrait se ravitailler chez nous au TIBESTI pour commencer le vrai travail. C’est-à-dire remonter sur MAU EL KEBIR, tâcher de faire sauter ce pénitencier, et de lâcher dans le bled les salopards qui y sont gardés. Il pourrait s’y trouver des prisonniers politiques intéressants. Puis aller faire un tour du caté de MOURZOUK et si le morceau n’est pas trop gras, tâcher de s’y amuser un brin. Tenter de barboter quelques convois de ravitaillement ou courrier Dire bonjour au passage à GATROUN et à TEDJERE et revenir sur ZOUAR par TUNINO. Le ravitaillement en essence avant cette corrida se ferait à KAYOUGUE. Il serait de 3000 litres d’essence. Le départ du CAIRE se ferait dans la première semaine de Décembre, nous entrerions en communication par T.S.F. à partir de J + 9 et les deux patrouilles prévoient leur arrivée à KAYOUGUE à J + 12. Nous devons en principe recevoir confirmation du raid par télégramme du CAIRE, vers le 20 de ce mois. Il vous appartiendra le faire monter les 5000 litres de ZOUAR à KAYOUGUE, de les faire garder par des éléments méharistes possesseur d’un poste radio. Ravitaillement et garde devront donc être à KAYOUGUE entre J + 6 et J + 8.

Lorsque le Sire BAGNOLD m’eut exposé sa petite affaire, j’ai boudé, lui disant qu’il me coupait l’herbe sous les pieds, puisque j’avais demandé l’autorisation de faire quelque chose dans les environs de TEDJERE, et je lui ai demandé la participation d’un petit élément français, histoire de se faire la main et de prendre une petite leçon de raid motorisé. Il a aussitôt répondu que cela allait tout à fait dans ses idées et m’a proposé dix places. Il va sans dire que vous seriez le n° 1 des 10 places + 1 officier du TIBESTI à votre choix. Je me suis mis égaiement sur les rangs. Le brave Anglais a applaudi des deux mains, par contre le Colonel M considère qu’un Lieutenant-colonel n’a pas à » aller se faire casser la figure avec une trentaine de poilus » ; c’est une conception qui en vaut une autre, ce n’est pas la mienne. Nous avons demandé télégraphiquement l’ordre de participer au raid à BRAZZAVILLE qui n’a pas encore répondu, mais comme le Général de LARMINAT s’annonce pour très prochainement, j’espère que la question se règlera de vive voix et favorablement pour nous tous.

Le second document est la traduction du rapport établi par l’adjoint du chef de poste italien de MOURZOUK, trois jours après le raid.

SECRETCOMMANDEMENT MILITAIRE DU POSTE DE MOURZOUK

MOURZOUK, le 14 janvier 1941 – AN XIX

OBJET : Rapport relatif au fait d’armes survenu le 11 janvier 1941 – An XIX dans le fortin de MOURZOUK.

Au Commandant Militaire du Territoire Sud-Tripolitaine – Bureau du Commandement

Il était environ 13 heures 50, lorsque à l’improviste des rafales de mitrailleuses nourries et rageuses, entremêlées de nombreux coups de canons antichars, retentirent et enveloppèrent de tous cotée le fort, confirmant la nouvelle, qui m’avait été donnée par un homme de garde qu’une colonne d’automobiles arrivait de SEBBHA.

J’interrompis ma leçon sur la mitrailleuse et accouru à l’entrée du fort. Déjà les autos blindées ennemies avaient abattu la sentinelle. L’intention était évidente forcer l’entrée du fort.

Je tentai aussitôt de fermer le portail et j’y réussis avec l’aide du sergent CHIRICO et du Caporal GORDA tandis que plus intenses les rafales de mitrailleuses ennemies se concentraient sur le portail et en perforaient dangereusement la mince plaque.

Je donnai l’alarme et ce fut aussitôt une course rapide vers les postes de combat de quelques hommes présents au fort.

Quelques minutes après, notre » Swaelose » contenait, arrêtait et brisait l’audacieuse progression de l’ennemi.

Mais 25 à 30 autos blindées patrouillaient encore très près autour du fort à 14 heures 05. Leurs projectiles incendiaires mettaient le feu au toit du bâtiment des officiers, des coups de canon anti-chars brisaient des fenêtres, emportaient les blocs de pierre du fort, détruisaient quelques créneaux, rendaient inutilisables une mitrailleuse de la tour Nord-Ouest et une épaisse colonne de fumée noire au hangar d’aviation nous apprenait que là bas aussi la furie et la rage de l’ennemi avaient porté la destruction et peut-être la mort.

La horde ennemie encore avide de sang se reforme et, renforcée par les éléments revenus du terrain d’aviation, déclencha contre le fort ses plus furieuses attaques, qui se succédèrent durant trois heures, ce fort que 45 hommes présents avaient décidé de défendre jusqu’à leur propre fin et au-delà.

L’action fut puissante, la défense magnifique. Une auto blindée fut endommagée.

Décimés en hommes, déçue par la surprise manquée, les ennemis s’éloignèrent, profitant d’un violent se sable, une fois de plus battue par nos armes. Il était 17 heures 30.

Les italiens reconnaissaient avoir perdu dans l’affaire 9 tués dont le Capitaine Chef du poste et avoir eu dix blessés plus ou moins gravement atteints.

Le troisième document est le récit qu’écrivit, à l’intention du frère du Lieutenant-colonel d’ORNANO, le Chef de Bataillon MASSU, deux ans plus tard. L’extrait reproduit ci-dessous débute au moment ou après une déjà longue route, partie en avion, partie à dos de chameau, le groupe frais rejoint le détachement motorisé anglais.

Le 7, nous retrouvions le gros du détachement anglais comprenant un total de 24 voitures (3 Ford – 21 Chevrolet : voitures non blindées aménagée pour les raids en région désertique).

Les anglais, venant du CAIRE, avaient déjà couvert 2000 kms avant de nous rencontrer. Le Major CLAYTON, géodésien au TANGANYKA avant guerre, et précédemment en EGYPTE, dirigeait l’expédition qui comprenait une patrouille Néo-Zélandaise et une patrouille de la garde écossaise. Le but primitif, d’après les conversations du Colonel d’0ORNANO et du Major BAGNOLD à FORT-LAMY, était seulement un raid sur la poste secondaire d’OUAOU EL KEBIR façon dont il avait accompli la première moitié de son périple l’engageait à s’attaquer au poste principal du FEZZAN, MOURZOUK. Le Colonel d’ORNANO donna son adhésion à ce projet. Il voyageait dans la voiture de tête, la Ford conduite par le major, à coté de ce dernier.

Son détachement comprenant seulement un Capitaine, un Lieutenant, deux sous-officiers et cinq indigènes arabes et Toubous, était réparti en surcharge sur les voitures de la patrouille néo-zélandaise, patrouille de tête, et armé uniquement du mousqueton. Le Colonel était armé d’un fusil 07, son fusil indochinois ayant eu une avarie avent son départ.

Le 7, les français se mirent au courant de l’armement anglais. Le Colonel effectua un tir à, la mitrailleuse Lewis. Il était le conseiller du major qui en référait à lui pour le choix de son itinéraire et les modifications que les circonstances lui paraissaient devoir y apporter. Le Major était très déférent vis à vis du Colonel qui lui-même, partageait simplement le couscous et le boeuf en conserve dont je m’étais chargé et buvait le thé préparé par mes goumiers. Le Colonel, dans les conversations que nous avions ensemble, considérait qu’il pourrait à brève échéance former des patrouilles motorisées du genre de celle qui nous transportait, citait des noms d’officiers qu’il y affecterait comme navigateurs, fonction dans laquelle les anglais nous paraissaient très forts, et blaguait volontiers…

Après observations par la patrouille de renseignements menée par le Colonel dans un groupe de palmiers voisins, il fut décidé que l’objectif essentiel du raid serait constitué par les organisations du terrain d’aviation. Les Néo-Zélandais mèneraient l’affaire, pendant que les Ecossais fixeraient les défenseurs du fort; la fraction Néozélandaise comprenait les Français, soit 4 voitures, interdirait la route du fort au terrain d’aviation pour protéger l’action sur ce dernier. Le Major donna ses instructions appuyées d’un croquis dessiné sur le sable. Le Colonel prescrivit aux Français » Faites comme les Anglais, n’en faites pas plus qu’eux « . Il devait prendre place non plus à coté du Major mais derrière, pour laisser place libre au mitrailleur. Il blagua encore en notant : » dans cette armée, les chefs s’exposent » Il refusa un casse-croûte rapide en m’opposant : » mon ami, je ne mange pas quand je vais me battre « . Ce fut la dernière parole que j’entendis de lui. A midi, la colonne démarrait vers le fort. Le postier italien qui venait à notre rencontre à bicyclette fut fait prisonnier et chargé sur ma voiture. Nous arrivâmes, la voiture du Colonel en tête, devant le fort dont une vingtaine d’italiens paisibles garnissait le porche.

Les voitures se mettent en bataille et celle du major ouvre le feu, imitée par les nôtres. Le Major passe ensuite devant le fort et tourne vers la gauche, vers le Sud-Est pour se rendre au terrain d’aviation. Chacun remplit sa mission. Ce n’est que vers 16 heures 30, après avoir pris liaison au terrain d’aviation, alors que je jugeais mon travail terminé, que j’appris la mort du Colonel. Sur la route du terrain d’aviation, il avait fait un italien prisonnier et l’avait chargé à ses cotés. En contournant le hangar, le Major était tombé sur une mitrailleuse qui l’avait salué à bout portant et dont la rafale l’encadrant, avait touché au cou, au-dessus de lui, le Colonel qui était mort sur le champ, ainsi que l’italien prisonnier. Les servants de la mitrailleuse furent abattus aussitôt au révolver par le Lieutenant BALANTYNE dont la voiture suivait et qui bondit immédiatement sur eux.

Le ralliement du soir dans la région de la base de départ de midi, les Français transportèrent le Colonel de la voiture du Major à sa tombe creusée dans le caillou, pour lui et pour le sergent Néo-Zélandais HEWSONS tué sur ma voiture. Il avait perdu une grande partie de son sang. Sa physionomie était sereine, légèrement moqueuse. Revêtu de sa djelaba rayée ensanglantée et de son séroual, il fut enveloppé dans une couverture Sur sa poitrine, j’épinglai une ancre coloniale et une croix de Lorraine. Sur la tombe, la croix commune que nous fabriquâmes avec des morceaux de planche portait également au dessus de son nom ses insignes. Le Major lut la prière des morts. Je fis rendre les derniers honneurs par mon petit détachement. Les Anglais vinrent me présenter leurs condoléances émues, comme au plus ancien des Français. En peu de jours, le Colonel s’était fait aimer de tous.

Lee Italiens ont exhumé le Colonel qui se trouve actuellement au cimetière de MOURZOUK, à côté du poste. Sa tombe voisine celle des morts italiens, de la journée. Le 11 janvier 1943, jour anniversaire de sa mort, les Français occupaient MOURZOUK, une prise d’armes, une croix de Lorraine garnie de fleurs a été déposée sur sa tombe. Elle avait été lancée par l’avion du Colonel Commandant le régiment du TCHAD et était accompagnée du message suivant :

20 février 1943 en avion

– Le Général LECLERC

– Les troupes en opérations

– La population militaire et civile du TCHAD

à la mémoire du Colonel d’ORNANO, cette humble croix de Lorraine faite avec des fleurs du TCHAD.

Signé :

Colonel INGOLD – Intendant DUPIN – Commandant BONNAFE

L’opération sur MOURZOUK fut pleinement réussie : le hangar et 3 avions, incendiés, l’organisation radio détruite. Les Italiens ont eu neuf tués dont le Commandant du Poste et ont avoué dix blessés. Le 12, le poste de GATROUN fut attaqué le 13. Pendant ce raid auto, un djich à chameau fut mené par les méharistes du TIBESTI (Capitaine SARAZAC) sur le poste de TEDJERI. «

Texte établi par le fonds-Musée du Maréchal LECLERC.

KOUFRA

 

KOUFRA

 

 

Au sein d’unités britanniques, les Français libres de la brigade d’Orient ont démontré l’utilité des armées françaises en Erythrée,
à Cub-Cub le 23 février 1941.

Koufra est la bataille qui fait entrer les Français libres dans la légende.

Devenu commandant militaire du Tchad en décembre 1940, Leclerc projette d’attaquer Koufra, oasis italienne au sud-est de la Libye, distante de près de 2000 km.
Auparavant, il envoie quelques hommes se joindre à un raid britannique au nord du Tibesti contre des postes du Fezzan.
L’accrochage contre les Italiens à Mourzouk, le 11 janvier 1941, marque l’entrée de la colonne Leclerc (quelques centaines d’hommes bien encadrés) dans la guerre.

Les 18 et 19 février, l’attaque est lancée sur Koufra avec 300 hommes, dont une majorité de Saras, et un seul canon contre la Compagnie saharienne italienne. Après un siège d’une quinzaine de jours, l’ennemi se rend le 1er mars.

Le général de Gaulle lui témoigne sa reconnaissance en le faisant Compagnon de la Libération (récompense donnée à ceux qui se sont distingués dans la libération de la France, 1061 personnes, unités et villes françaises de novembre 1940 à 1946).

Premier succès d’armes, cette victoire, relatée dans ” le Courrier de l’Air “, publié à Londres par les services anglais, a valeur de symbole puisque Leclerc jure devant ses hommes de ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteront sur la cathédrale de Strasbourg.
Pour Leclerc, la prise de Koufra apporte la certitude qu’en améliorant les moyens logistiques le Fezzan, au sud-ouest de la Libye italienne,
objectif suivant fixé par le général de Gaulle, est à sa portée.

A partir de cette victoire s’affirme le climat de confiance entre les hommes et leur chef. Leclerc fait le serment qu’il ne s’arrêtera que lorsque Strasbourg sera libéré. 9.

Les campagnes du Fezzan Le déclenchement de l’offensive au Fezzan dépend étroitement de la grande offensive britannique en direction de Tripoli.
Or, à la fin de 1941, les Britanniques repoussent les italiens vers Benghazi mais sont arrêtés par la contre-offensive du général Rommel.

Il faut attendre l’offensive réussie du général Montgomery, chef de la 8e armée britannique, contre les forces de l’Axe à El Alamein, début novembre 1942, pour que la jonction soit possible.
Leclerc décide alors de réaliser des opérations de harcèlement contre l’ennemi, sans s’engager à fond, pour ne pas laisser ses hommes inoccupés.

Il lance ses colonnes sur plusieurs axes pour attaquer les postes italiens.
Déclenchée le 17 février 1942, la première campagne du Fezzan s’achève le 14 mars.
Leclerc y a engagé 500 hommes et 150 véhicules qui ont mené une guérilla motorisée sur un territoire grand comme la France.

Les oasis de Tedjeré et Ouaou el-Kébir tombent respectivement les 28 février, 1er et 7 mars.
L’opération échoue devant Oum el-Araneb.
La présence de deux compagnies italiennes rend la situation difficile d’autant plus que les avions italiens et allemands se montrent très actifs.
La saison sèche arrivant, Leclerc ordonne le repli, le 7 mars. Le combat a été éprouvant.

Les problèmes logistiques sont considérables.
Leclerc profite de cette pause pour renforcer ses moyens en matériels et parfaire l’entraînement de ses hommes.
Le 22 décembre 1943, Ouigh el-Kébir est occupé et devient la base d’opérations.

Début janvier 1943, les oasis tombent les unes après les autres.

Le Fezzan est conquis.
Leclerc est à Tripoli le 26 janvier.
La jonction avec les Britanniques est faite.

 

Opérations aériennes sur KOUFRA

COMPTE RENDU DES OPÉRATIONS AÉRIENNES SUR KOUFRA EN JANVIER 1941

Janvier 1941

A- ORDRES RECUS

Destruction de l’aérodrome et du fortin de Kufra suivant ordres du colonel Leclerc (pièce annexe 5).

B- PREPARATION

Le GRBI disposant de 10 Blenheim comptait au 30 Janvier :

– 9 appareils disponibles sortant tous de révision de 60 ou de 90 heures

– 1 appareil en cours de dégroupage à Fort Lamy.

Le matériel accessoire : bombes, munitions, carburant, couchage, vivre, … avait été acheminé sur OUNIANGA au début de janvier par voie de terre. La plus grande partie était à pied d’oeuvre, mais par suite de l’intensité exceptionnelle du trafic sur le parcours LAMY-FAYA-OUNIANGA, les camions et les chameaux n’avaient pu tout monter.

Au 30 janvier, il manquait notamment la presque totalité des bombes GP, le matériel de chargement des bombes, le matériel de couchage et une grande partie des vivres. Un avion ” Bombay ” mis à la disposition du GRBI par la RAF a pu monter les bombes manquantes de FAYA à OUNIANGA.

Une camionnette équipée en radio et en génie par les seuls moyens du groupe, partie de LAMY le 19 janvier arrivait le 30 janvier à OUNIANGA en bon état.

C- EXECUTION

Le 30 janvier, 4 Blenheim quittaient FORT-LAMY et 4 autres MAIDUGURI ; l’un d’eux en difficulté de moteur se posait avec un seul moteur à KORO-TORO. Les 7 autres gagnaient directement OUNIANGA.

Le colonel LECLERC précisait alors que le GRBI ne serait très clairement pas engagé avant le mercredi 5 février et le serait uniquement sur le fortin (pièce annexe 7).

Le 31 janvier, fut consacré aux pleins d’essence et à la révision des moteurs. Le Blenheim en panne à KORO-TORO rejoignait FAYA où il procédait à la remise en état du moteur en panne.

Le 1er février, à 17 heures le GRBI était alerté par télégramme de la colonne à terre demandant son intervention immédiate sur l’aérodrome (pièce annexe n°10).

Une fois les ordres donnés, la nuit fut consacrée aux pleins d’essence et d’huile, à la modification des armements, due au changement d’objectif, au chargement des bombes et à la confection des bandes mitrailleuses.

Le 2 février, à 5h45, les équipages et les mécaniciens se trouvaient aux avions, le chargement en bombes s’était révélé très difficile du fait du manque de treuils et de chariots porte-bombes.

Les deux seuls armuriers qui avaient déjà travaillé toute la nuit, purent difficilement terminer leur tâche pour 10h45, heure limite de décollage.

Le départ prévu pour 9h30 eut lieu à 10h45, deux Blenheim de l’Etat-major du Groupe, 3 Blenheim de la 1ère Escadrille et 2 Blenheim de la 2ème escadrille prirent le départ.

Un avion de la deuxième escadrille ne put partir ayant eu une baisse de régime à 100 kms d’OUNIANGA dut revenir au terrain, il largua ses bombes dans le désert et atterri sans incident.

L’opération proprement dite se déroula normalement, voir compte-rendu ci-joint (pièce annexe n°11).

Cette première mission montra que le départ et le retour en groupe doivent être obligatoires afin de permettre un fonctionnement correct des transmissions, d’assurer une navigation aussi précise que possible et de repérer les équipages en détresse,

que les chargements de bombes ne peuvent être faits dans les heures précédant le départ sans matériel adéquat, (un armurier par deux avions est un minimum),

que l’envol de la totalité des avions du groupe sur un terrain sablonneux est considérablement retardé par la poussière de sable soulevée, poussière qui a obstrué les mécanismes de certains lance-bombes et de plusieurs mitrailleuses.

Le 3 février, à la suite d’un deuxième message du colonel LECLERC, il fut, envoyé un Lysander et un Potez sanitaire au puis de SARRA.

Contrairement aux ententes avec les troupes à terre, le terrain n’était ni balisé ni repéré par des feux, les avions rentrèrent a bout d’essence sans avoir trouvé le terrain.

Le soir le Colonel LECLERC envoyait un troisième message. (Pièce annexe n°10).

Journée passée en révision et chargement des avions.

Le 4 février, la liaison est assurée avec le Colonel LECLERC, les deux avions d’observation ayant trouvé le terrain de SARRA en un point totalement différent de celui indiqué par le télégramme précédent. Par une lettre manuscrite en date du 4 février 1941, le Colonel LECLERC donne de nouvelles instructions au G.R.B. I (Pièce annexe n° 9).

L’après-midi, arrivée du Capitaine FLORENTIN qui apporte une autre lettre manuscrite du Colonel LECLERC donnant des ordres périmés. (Pièce annexe n° 8). Le Lieutenant de la ROCHE rapporte de FAYA les nouvelles de la radio italienne (Pièce annexe n° 14).

Le 5 février, départ pour bombardement de l’aérodrome de 4 Blenheim. L’avion du lieutenant SAIT-PEREUSE se pose au nord de TEKRO à la suite de l’arrêt du moteur droit, emplacement reconnu par le sergent-chef PETAIN, équipage indemne, une équipe de secours commandée par le Lieutenant CROUZET et comprenant 2 camions est envoyée sur les lieux. Une liaison par avion est organisée, les premières recherches effectuées le soir même en Lysander par le Commandant ASTIER DE VILLATTE sont infructueuses.

L’avion de l’adjudant-chef GRASSET fait demi-tour par suite d’un échauffement anormal des moteurs.

Aucune nouvelle des deux autres avions. Seul celui du lieutenant CLARON passe un S.0.S., semblant indiquer qu’il est perdu dans la région d’OUNIANGA-KEBIR. Impossibilité de communiquer avec cet avion pour le relever.

Le compte-rendu de cette mission a été établi après le retour de l’équipage du Blenheim posé à GOURO (Pièce annexe n°12).

Le 6 février, la mission prévue est remise par suite de condition atmosphérique défavorable au Nord d’OUNIANGA.

A 10 heures, un télégramme annonce que l’avion du Lieutenant HIRLEMANN a atterri à GOURO. Un camion y est envoyé avec de 1’essence pour lui permettre de rejoindre OUNIANGA.

A 11 heures tous les postes du Nord sont alertés pour les recherches de l’équipage CLARON (pièce annexe n° 15).

A 13 heures, tempête brutale et vent de sable bouchant en moins de 10 minutes tout 1’horizon. Les 2 avions devant aller reconnaître et ravitailler le Lieutenant de Saint-PEREUSE sont arrêtés. Il n’y a plus qu’à attendre.

Le 7 février, la tempête de sable diminue d’intensité. Recherche de 1’avion du Lieutenant de Saint-PEREUSE sans résultat. Le Lieutenant HIRLEMANN demande une équipe de dépannage à GOURO, ses moteurs fonctionnant mal.

Le 8 février, arrivée de Monsieur le Général de LARMINAT en Glenn-Martin piloté par le Commandant GOUMIN. L’avion du Lieutenant de SAINT-PEREUSE est retrouvé, repéré et l’équipe de dépannage commence son démontage.

Le 9 février, monsieur le Général de Larminat décide d’aller à SARRA, en Glenn-Martin. Sans avoir trouvé le terrain, le commandant GOUMIN repart vers Fort-Lamy.

L’avion de transport ” Bombay ” mis à la disposition des F.A. de l’A.F.L. par la R.A.F. part pour bombarder KUFRA et ne rentre pas. On pense qu’il a atterri dans la vallée du Nil par suite de la mauvaise visibilité.

L’avion du Lieutenant CLARON reste introuvable malgré les recherches. Deux Lysander font le voyage de SARRA pour rien, le colonel LECLERC ne se trouvant pas au rendez-vous. Un télégramme arrivé l’après-midi précise que par suite de retard il n’est arrivé qu’a 17 heures au lieu de 10.

Aucune garde ne se trouvait à SARRA pour protéger les avions contre une attaque Italienne possible.

Le 10 février, mission de bombardement au fortin EL TAG à KUFRA. Six avions partent à 10 heures, mais l’avion du Lieutenant du BOISOUVRAY, par suite à une baisse de régime, fait demi-tour après 20 minutes de vol.

Voyage dans des conditions de visibilité très mauvaises, brume de sable, nuages.

Le bombardement est effectué à hauteur des nuages (voir document annexe n° 13).

Au retour, un avion est repéré par le Capitaine LAGER à 130 milles d’OUNIANGA, à 20 milles de la route. (Une reconnaissance faite le lendemain montrera qu’il s’agit du “Bombay”).

Un groupe de deux Blenheim ira le repérer demain. Nous supposons qu’il s’agit de l’avion du Lieutenant CLARON.

Le ” Bombay” donne de ses nouvelles, il s’est perdu aux environs d’OUNIANGA et se fait relever en génie par la voiture radio. Aucun avion n’étant disponible les recherches seront faites demain.

Arrivée du Colonel LECLERC de SARRA par Lysander. Il a poussé jusqu’à KURFRA et ramené un prisonnier.

Contrairement aux décisions prises avant les opérations, le Colonel LECLERC demande une nouvelle série de missions au G.R.B.I. et il n’admet pas l’indisponibilité de la totalité des avions. Il sembla que la non réussite ou tout au moins la demi-réussite des opérations de KUFRA doive retomber sur l’aviation.

Le Colonel LECLERC fait remarquer au Lieutenant LABAS que nous avons eu tort de faire rechercher les avions perdus.

Recherches de l’avion du Lieutenant CLARON par 5 Blenheim, pas de résultat.

Le 11 février, départ du Colonel LECLERC pour FAYA en sanitaire POTEZ.

Ravitaillement du ” Bombay ” par les 2 Lysander. Il rentre par ses propres moyens à OUNIANGA. Nous apprenons qu’il n’a pas trouvé KUFRA, s’est perdu au retour, s’est retrouvé à l’ouest d’AOUENAT et a finalement fait un premier atterrissage sur le sable le 9 puis un second vol le 10 avec ce qui lui restait d’essence.

Le 12 février, la remise en état des avions révèle que 4 grosses réparations seront nécessaires au retour et que presque tous les moteurs droits devront être dégroupés.

L’ordre de retour est donné.

CONCLUSIONS :

Résultats –

D’une façon générale les missions prévues ont été exécutées. Le G.R.B.I. avait garanti de faire un minimum de 14 missions sur KUFRA, il en a exécuté 17.

Les résultats obtenus au cours des 2 premières opérations sur l’aérodrome ont été satisfaisantes et semblent supérieurs à ce que l’on peut être an droit d’attendre sur de tels objectifs. Les résultats de la troisième opération ont été moins bons, très probablement par suite d’une erreur de cartes situant le fortin d’EL TAG à une altitude fausse.

Les pertes sont de deux appareils et de un équipage :

Un appareil a eu une panne à un moteur à 100 kilomètres de l’objectif puis au retour une panne de l’autre moteur à 150 kilomètres d’OUNIANGA. L’avion posé le train rentré semble récupérable, il est en cours de démontage. L’équipage est sain et sauf, l’équipement spécial qui avait été prévu pour le cas de panne dans le désert s’est révélé entièrement au point.

2- l’autre appareil, aperçu pour la dernière fois sur KUFRA, n’a jusqu’à présent pas été retrouvé. L’équipage doit pouvoir tenir jusqu’au 20 sans de grosses privations. Il semble se trouver dans un rayon de 100 kilomètres d’OUNIANGA, mais par suite d’un affolement du radio, il n’a pu être mieux repéré par la voiture radio qui a reçu de lui le dernier message avant qu’il se pose à bout d’essence.

E- MATERIEL

Un groupe de Blenheim partent d’un terrain de secours situé à 1200 kilomètres des bases et opérant sur un objectif situé à 600 kilomètres de ce terrain est soumis aux risques maximum et ne peut avoir qu’un rendement Minimum :

– le personnel mécanicien est réduit alors que les moteurs et cellules soumis à un traitement anormal demandent un entretien maximum,

– les moyens dont disposent les équipes de mécaniciens sont limités à la caisse d’outillage alors qu’il faudrait un véritable atelier pour faire face aux réparations simplement de première nécessite,

– le travail eu plein air se fait dans une atmosphère saturée de sable, avec le seul secours de noirs complètement inexpérimentés. Les moteurs se trouvant extrêmement bas, avec une prise d’air au-dessous de l’aile, ont subi une usure rapide, surtout les moteurs droits qui sont en plein dans les remous provoqués par l’hélice gauche,

– au cours de la première opération un seul avion a eu des difficultés de moteurs,

– au cours de la deuxième opération, deux avions ont eu des pannes ou tout au moins des ennuis avec leurs moteurs,

– au cours de la troisième opération, tous les avions, sans exception ont eu des baisses de régime ou des ennuis divers de moteurs,

– la consommation d’huile qui était de quatre litres par heure lors du voyage de FORT-LAMY- OUNIANGA-KEBIR est passée au cours de la troisième opération à huit litres par heure. Les moteurs ne sont pas seuls à avoir souffert du sable. Les lance-bombes et mitrailleuses malgré les révisions constantes ont eu plusieurs enrayages, certains pouvant avoir des conséquences graves,

– au cours de la première opération, 2 avions sont rentrés l’un avec 4 petites bombes, l’autre avec 4 bombes incendiaires en partie déclenchées,

– au cours de la troisième opération, un avion est rentré avec une bombe de 250 livres non déclenchée.

Le radio a elle aussi pâti des conditions locales. L’existence d’une zone constante de vent et de brume de sable entre OUNIANGA et KUFRA provoque des extinctions à peu prés complètes et fausse les relèvements goniométriques. La poussière de sable a provoqué de nombreuses pannes à l’intérieur des appareils d’émission et de réception.

F- METEO

Les prévisions météorologiques sont à peu près impossibles à établir en raison du défaut de liaison. Les opérations n’ont pu bénéficier que de sondages locaux, en général insuffisants et de prévisions anglaises vieilles de 24 heures.

A chaque mission il a été constaté que le régime des vents à OUNIANGA n’avait aucun rapport avec le régime des vents au nord de la falaise de TEKRO. Des dérives passant de – 10 degrés à + 10 degrés ont été fréquemment mesurées.

C’est probablement là une des principales causes de l’incident du ” Bombay “, dont l’équipage est habitué à voyager avec des prévisions météorologiques précises.

G- PERSONNEL

Le personnel navigant et mécanicien s’est montré à la hauteur de sa tâche :

– Le personnel navigant en exécutant avec le plus bel esprit de sacrifice des missions périlleuses dans un pays rébarbatif où la panne pardonne rarement et sur un matériel peu adapté à ce genre de mission ;

– Le personnel mécanicien en travaillant jour et nuit pour lutter contre les éléments contraires et maintenir le matériel au potentiel maximum.

L’attention du commandant est particulièrement à attirer sur l’effort extraordinaire fourni par les équipages des 4 avions du détachement des FA du Tchad. Avec un matériel fatigué ou complètement inapte à la navigation, ils ont exécuté des missions chaque jour, quelques soient les conditions météorologiques, atterrissant sur un terrain de fortune en territoire ennemi, terrain non gardé malgré les assurances données par les troupes. Ils ont grandement aidé au sauvetage du Blenheim et du ” Bombay ” posés au sud du Jef-Jef.

Le personnel navigant qui a participé à de telles opérations est mûr pour toutes les missions, car rares seront mis à l’épreuve avec une telle intensité.

Lorsque d’autres missions auront permis à l’ensemble des équipages d’acquérir une discipline de vol totale, le Groupe sera digne des Groupes de bombardement de jour qui avaient la maîtrise du ciel en 1918.

REDDITION de KOUFRA

 

REDDITION DE KOUFRA 1er MARS 1941

Entre MM.

– le colonel Leclerc commandant les troupes françaises
– le capitaine Colonna commandant la place de Koufra

Ont été arrêtées les conditions suivantes de reddition.

1) Un hôpital mixte pour blessés français et italiens organisé immédiatement sous la direction du médecin dans les locaux sanitaires situés près de la […]

2) Tout le matériel d’armement collectif + individuel et automobile sera maintenu en place, les armes en position à l’extérieur du fort seront rapportées dans l’enceinte dans un local désigné par le commandant.

3) Aussitôt après la signature la section française composée uniquement d’européens prendra possession du fort : le bastion et le fort seront occupés.

4) La garnison est autorisée à envoyer des messages radio privés et sera ensuite autorisée à mettre hors d’état le poste radio.

5) Toute la garnison sera rassemblée à 14h sans arme dans la cour et sera passée en revue par le colonel Leclerc ; les Askaris seront ensuite dirigés en ordre sur leur camp. Commandement du camp des Askaris Lt Fabre ayant comme adjoint un officier italien.

Le commandement français prendra toutes les dispositions pour assurer aussi rapidement que possible :

– Le retour des armées des Askaris originaires de Koufra

– La libération des Askaris étrangers à l’oasis.

6) Les officiers, sous-officiers et hommes de troupes nationaux italiens seront dirigés le plus tôt possible sur Faya et Fort-Lamy et le général commandant supérieur règlera leur stationnement.

7) Dès la signature du présent acte, le commandant du Fort du Tag passe au colonel Leclerc autorité militaire sur son poste de commandement.

Koufra, le 1er mars 1941

Le colonel Leclerc Le colonel Colonna

RAPPORT D'OPÉRATIONS DE LECLERC POUR INGOLD EN MARS 1941

 

RAPPORT D’OPÉRATIONS DE LECLERC POUR INGOLD EN MARS 1941
(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Ce rapport d’opérations du Colonel Leclerc a été adressé au Commandant Ingold, commandant d’Armes de Fort-Archambault sur sa demande. Ceci à titre “d’instruction” des combats en régions sahariennes. Etant donné les circonstances de l’époque, seules les initiales des noms de personne figurent sur ce document qui dans l’ouvrage : “Ephémérides à l’usage des Troupes Noires”, édité sur les presses du Gouvernement du Cameroun, le 18 Juin 1941, à Yaoundé, le ” Lieutenant-colonel Ingold étant “Commandant Militaire du Cameroun “.

KOUFRA

L’oasis de Koufra est située au coeur du désert de Libye, à huit cents kilomètres au Nord-Est de Tekro, poste frontière français le plus proche.

L’attaque de cette oasis présentait de grosses difficultés par suite de l’état abominable des pistes désertiques et des très grandes distances à parcourir pour amener à pied d’oeuvre les ravitaillements nécessaires qui ne pouvaient être assurés que de Largeau et de Fort-Lamy, situés respectivement à 1.200 et 2.200 kilomètres au Sud-ouest de Koufra.

Par contre, cette attaque présentait un gros intérêt, intérêt politique et intérêt militaire en raison de l’importance prise par l’aéroport dans le cadre de l’Empire colonial italien.

La colonne formée à Largeau comprenait plusieurs détachements de cette garnison portés sur des véhicules de différents modèles. De plus, la patrouille anglaise légère, descendue à Largeau après son succès de Mourzouk, était mise temporairement à la disposition du Colonel Leclerc. Elle était commandée par le Major Clayton. Enfin un groupe de Blenheim de bombardement devait prendre part à l’opération.

Toutes les voitures ne pouvaient emmener qu’un personnel réduit, une fraction importante du tonnage devant être réservée à l’essence et à l’eau.

Compte tenu de ces véhicules, la puissance de feu maximum (mortiers, artillerie) avait été donnée au détachement pour les raisons suivantes.

Les renseignements sur Koufra ne concordaient pas, l’évaluation de la garnison oscillait entre 400 et 1200. La qualité de cette garnison semblait bonne (présence du Colonel Léo et du Capitaine Moreschini). En outre, les renseignements venus d’Egypte prouvaient que les Italiens se battent bien quand toute possibilité de repli leur est enlevée.

Une reconnaissance photo aérienne faite fin Décembre par l’équipage du Capitaine L… Lieutenant D … semblait faire ressortir l’importance des organisations du terrain d’aviation (six avions observés au sol).

L’encadrement organique en Européens des unités avait été renforcé dans toute la mesure du possible.

La colonne part de Largeau (Lieutenants S … et Aspirant L … chargée de progresser très prudemment et d’observer l’activité aérienne ennemie. Cette patrouille atteindra Djebel El Boub (90 kilomètres Sud de Koufra) où elle sera repérée par un avion. Elle est précédée également par une patrouille britannique, le Commandant Clayton ayant demandé au Colonel Leclerc l’autorisation de gagner directement le Djebel Cherif (Nord-Est de Bichara) qu’il connait bien.

Le 3 Février 1941, au rocher de Toma, à mi chemin entre Tekro et Sarra, le Colonel Leclerc reçoit les renseignements de l’Aspirant L. La patrouille anglaise du Major Clayton revient également : elle a eu le 30 un engagement très dur au Djebel Cherif avec la Compagnie saharienne italienne. Le Commandant Clayton, quatre voitures et leurs équipages sont disparus, tués ou prisonniers. Privée de son chef, la patrouille britannique demande à rentrer en Egypte, ce que le Colonel Leclerc lui accorde-immédiate ment. Elle passera par le Djebel Aouenat, y vérifiera la présence ou l’absence de l’ennemi et en rendra compte par le Lieutenant C qui lui est adjoint.

En même temps que ces désagréables nouvelles, un renseignement très récent, venu de l’arrière, confirmait la présence à Koufra d’une garnison de 1200 hommes.

Devant cette situation, le Colonel prend la décision suivante :

1°) Constitution, avec les camionnettes possédant une autonomie d’essence de 1.000 kilomètres, d’une patrouille légère qui sera poussée sur Koufra;

2°) Renvoi du gros de la colonne à Tekro en position d’attente;

3°) Maintien, à quinze kilomètres de Sarra, d’un détachement chargé de garder un dépôt d’essence et de remettre en état le puits détruit par les Italiens. Les aviateurs italiens qui bombardèrent à plusieurs reprises le puits lui-même ne le repèreront pas.

La patrouille atteint l’oasis d’Ez Zurgh (à sept kilomètres Sud du Fort d’El Tag) le 7 Février au soir, après avoir fouillé le Djebel Boubebask et El Boub. Deux avions italiens ont été observés.

La navigation dans le désert a été facilitée par la présence d’une voiture de la patrouille néo-zélandaise, la Nanouba, dont l’équipage était volontaire pour continuer l’opération. Une patrouille à pied, conduite par le Capitaine G …, fouille le village d’El Giof, le poste des carabiniers, le-centre administratif. Tout est désert. Les Italiens se sont réfugiés dans le fort. Leur seule réaction sera un tir lointain des mitrailleuses lourdes de la Compagnie saharienne. La patrouille fait prisonnier le seul Italien resté dehors, opère des destructions, se saisit de documents.

Une patrouille est alors lancée sur le terrain d’aviation. Le Capitaine de G … la dirige, aborde le terrain phares allumés et brûle un avion qui s’y trouvait.

L’arrêt, puis le ralliement des véhicules sont difficiles dans la nuit. Néanmoins, au lever du jour, tout le monde est présent au Djebel Talab.

Sur le chemin du retour la colonne est mitraillée et bombardée par trois avions. Le Lieutenant A … est grièvement blessé, un tirailleur est tué et trois autres blessés.

La patrouille visite, au Djebel Cherif, le terrain du combat. Un soldat britannique et un soldat italien, tués près des véhicules, sont enterrés sur place; un camion Fiat, abandonné par l’ennemi, est incendié.

En atteignant le puits de Sarra un soldat néo-zélandais à moitié mort de soif, est trouvé étendu près du puits. Il déclare que trois autres de ses camarades continuent vers le Sud : des patrouilles sont immédiatement lancées et les retrouvent. La distance couverte par ces rescapés presque sans eau et sans nourriture est de trois cents kilomètres.

Devant la réussite.de cette audacieuse opération, le Colonel Leclerc décide de reprendre le plan initial. Mais la remise en marche des éléments demande plusieurs jours.

Le détachement devant attaquer est à pied d’oeuvre à Sarra le 16. Le puits a pu être réparé, grâce à l’expérience du Maréchal des logis chef C qui avait déjà effectué des travaux de puisatier en Mauritanie.

Un renseignement venu de l’arrière indique que les Italiens évacuent Koufra.

En conséquence, la décision suivante est prise :

– La patrouille légère gagnera Koufra aussi vite que possible, prête éventuellement à accrocher un ennemi qui se déroberait.

– L’infanterie et l’artillerie suivent aux ordres du .Commandant D …

La marche est reprise vers 17 heures, le 17. Le Colonel Leclerc a pris personnellement le commandement de la patrouille légère.

Le 18, vers 9 heures, elle est survolée et repérée par un avion italien à la corne Sud-ouest du Djebel Ez Zurgh.

Les pelotons de la patrouille légère reçoivent l’ordre de tourner le fort d’El Tag par l’Ouest et le Nord. Les Capitaines G et P précèdent la colonne.

A 15 heures, brusquement, dans un repli de terrain à 1200 mètres environ, les voitures de la Compagnie saharienne apparaissent arrêtées. Il n’y a pas une minute à perdre.

Pendant que le peloton de R … fixe l’ennemi, le peloton G … le tournera par la gauche. Très vite la fusillade éclate.

Le peloton R … décroche. Un deuxième débordement par la droite, plus large, réussit. Au bout d’une heure trente environ, la Compagnie saharienne est dans une situation difficile, attaquée à la fois par trois côtés. L’ennemi réussit à décrocher sans pouvoir entrer dans le fort et s’éloigne rapidement vers El Hauari. Pendant le combat, une voiture Spa avec trois Italiens dont un officier pilote cherchant à rejoindre son appareil, a été capturée en quelques instants par une charge concordante des Capitaines P … et de R … sur leurs voitures.

Le peloton G … reste en surveillance au Nord du fort; le peloton de R … poursuit la Compagnie saharienne et s’arrête un peu avant la nuit à la dernière crête avant El Hauari.

La nuit se passe en alertes et patrouilles; la garnison du fort ne bouge pas.

Le 19, dès 6 heures 30, les avions italiens font leur apparition. Ils attaquent sans interruption à la bombe et à la mitrailleuse le peloton G … réalisant jusqu’à 11 heures une sorte de noria provenant sans doute d’un terrain d’aviation rapproché. Au moment le plus fort de l’attaque, sept avions sont comptés au-dessus du champ de bataille.

Vers 8 heures, la Compagnie saharienne débouche de l’oasis et attaque le peloton de R … Elle cherche manifestement à rentrer au fort. Les avions qui l’accompagnent à basse altitude commettent heureusement la faute de concentrer leurs attaques sur le peloton G … sans intervenir dans le combat de la Compagnie saharienne contre le peloton de R … avec lequel se trouve le Colonel. Durant la nuit suivante, les Italiens enterrent leurs morts dans l’oasis d’Hauari et se retirent dans la direction de Tazerbo.

Durant les deux jours qui suivent, le peloton de R suivra pendant 150 kilomètres, dans un très mauvais terrain, les traces de la Compagnie saharienne sans parvenir à la rejoindre. Au passage, les deux terrains d’aviation n° 7 et n° 8 sont visités sans résultat.

En définitive, la Compagnie saharienne italienne a été défaite à deux reprises sur un terrain qu’elle connaissait parfaitement, puis finalement mise en fuite.

Restait le fort d’El Tag, situé sur un plateau rocheux, possédant d’excellents champs de tir et fortement tenu.

En plus du fort proprement dit, le plateau qui l’encadrait était garni de nombreux emplacements enterrés pour armes automatiques, reliés par téléphone et réalisant un plan de feux bien étudié.

Il fallait assiéger la place. Un détachement de voitures légères munies de radio est maintenu en surveillance à 10 kilomètres Nord-Ouest du fort du Tag, prêt à s’opposer à une retraite de l’adversaire assiégé ou à l’arrivée de renforts.

Le point d’appui de base choisi fut constitué par le quartier Nord-Ouest du village d’El Giof, construit en dehors de toute palmeraie; les pâtés de maisons de ce village permettaient une défense assez facile et les nombreux murs en terre constituaient pour les voitures, la meilleure protection anti-aérienne.

Vers 12 heures, le 19, le Colonel Leclerc était à El Giof avec le Commandant D celui-ci ayant devancé ses voitures. Un indigène amène le cheval du Capitaine commandant la sous-zone, le Commandant D utilise cette monture et, salué par de nombreuses armes du fort, il rejoint au galop ses véhicules qu’il réussira, de nuit, à amener à El Giof.

La tactique consistera désormais à harceler l’ennemi de jour et de nuit par des tirs d’artillerie, à le tenir en éveil par les feux d’un point d’appui établi 1500 mètres au Nord-Ouest du fort, enfin des patrouilles et des coups de main sont exécutés presque chaque nuit. La plus audacieuse des patrouilles est celle qui pénétra au coeur de la position italienne; le Commandant D et le Lieutenant C y furent malheureusement blessés.

Le 25, le pavillon italien qui flottait jour et nuit est abattu par un coup de canon, il n’est jamais relevé.

L’ennemi réagit au début par son aviation, effectuant un bombardement précis sur le P.C. du Colonel (anciennement poste des carabiniers). Ses armes lourdes d’infanterie essayent d’interdire notre circulation de jour. Enfin nos patrouilles créent, de nuit, une certaine nervosité se traduisant en déclanchement de barrages et débauche de grenades. Néanmoins, l’ennemi semble prendre la solution juste, développant t étendant de plus en plus ses organisations extérieures au fort.

Les communications radio entre l’Italie et Djaraboub passent par Koufra. Toute la nation italienne prodigue à Djaraboub des témoignages enthousiastes d’admiration. Cet exemple d’héroïsme n’inciterait-il pas les défenseurs de Koufra à imiter ceux de Djaraboub ?

Le Colonel Leclerc envisage, le 26, les mesures à prendre en cas d’un siège de longue durée.

Une note pittoresque est fournie, pendant le siège, par les arrivées et départs de convois sous la direction du Lieutenant C ces mouvements effectués de nuit dans le sable de la palmeraie rencontrent des difficultés.

Vers le 24, une limousine sanitaire et deux avions de combat se posent sur un terrain de secours au Sud d’Ez Zurgh. Grâce à cette limousine, pilotée par le Lieutenant de T, tous les blessés graves sauf trois pourront être évacués par voie aérienne.

Le Colonel Leclerc avait, dès le début, pris contact avec tous les chefs indigènes, leur apprenant en particulier l’importance et l’étendue des victoires britanniques- L’indifférence de la population vis-à-vis des italiens, leurs maîtres d’hier, semblait véritablement totale ; pas un acte d’hostilité marquée ne fut commis contre les troupes françaises. Entre deux positions ennemies, la culture et l’irrigation des jardins continuaient. Chaque matin, les habitants d’El Giof redoutant les bombardements aériens évacuaient bêtes et gens. Chaque soir, un grand nombre d’entre eux rentraient, ayant parfaitement saisi l’intérêt de la défense passive.

Les renseignements les plus variés et contradictoires circulaient : une colonne ennemie était attendue de Hon, une compagnie saharienne était signalée dans les oasis, la garnison du fort serait prête à se mutiner.

Le 28, un indigène apportait au Colonel Leclerc une lettre du chef italien; celui-ci demandait qu’une entente réciproque mette les blessés des deux partis à l’abri du feu. Le Colonel Leclerc lui fait répondre que de pareilles questions ne se traitent qu’entre officiers. A 16 heures, un officier italien muni d’un drapeau blanc descend par la route. Le Capitaine de G et le Lieutenant S sont envoyés comme parlementaires avec mission de refuser tout accommodement concernant les blessés et surtout de tâter le moral de l’adversaire. Entretien long et utile : nos officiers font preuve de la décision la plus ferme; le Lieutenant finit par demander, en confidence et ” à titre purement personnel ” qu’elles seraient, le cas échéant, les conditions de capitulation.

Cette fois, la situation est claire : l’ennemi ne tiendra pas. Dès la fin des pourparlers, la reprise des tirs d’artillerie matérialise notre décision.

Le 1er Mars, à l’aube, le drapeau blanc flottait sur un bastion du fort. C’est le Lieutenant d’artillerie C qui l’aperçoit le premier de son observatoire, alors qu’il cherchait, à la jumelle binoculaire, l’endroit où envoyer le premier obus de la journée.

Le Lieutenant Milliani, envoyé en parlementaire, essaie d’ouvrir la discussion. Le Colonel Leclerc brusque les choses, monte dans une camionnette et accompagné du Capitaine de G du Sous-lieutenant R et du Lieutenant Milliani entre dans le fort.

Les conditions de capitulation sont dictées au Capitaine Colonna. Les officiers italiens insistent pour que seuls les Européens occupent initialement le fort, à l’exclusion des Sénégalais ; le père B aumônier du Tchad, étant présent, est placé en sentinelle à la porte du fort, baïonnette au canon.

Le 1er Mars, à 14 heures, la garnison italienne, après avoir été passée en revue par le Colonel Leclerc, évacuait le fort.

Les détachements extérieurs, prévenus de la capitulation soit par les indigènes comme le détachement motorisé du Lieutenant D, soit par les émissions radiophoniques, comme les autos-mitrailleuses du Sergent chef D arrivent au fort dans la journée, désolés de leur absence au moment décisif.

Le Capitaine B nommé provisoirement chef du territoire militaire de Koufra, remet le fort en état de défense et organise la reprise des marchés périodiques et des échanges commerciaux avec le Tchad.

Le Colonel Leclerc

capitaine Colonna

Koufra, le 12 mars 1941

ORDRE DU JOUR DU 7 MARS 1941

ORDRE DU JOUR DU 7 MARS 1941
(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

ORDRE DU JOUR

Le 2 mars à 6 heures, les couleurs françaises montaient sur le Fort El Tag, conquis sur l’ennemi après dix jours de combat.

Par cette victoire, le régiment de Tirailleurs sénégalais du Tchad montrait à tous que la France n’est pas vaincue et que son armée est résolue à lutter jusqu’à la victoire finale.

L’importance de ce fait d’armes sera vivement ressentie par nos camarades de combat d’abord, par nos alliés ensuite, enfin par nos compatriotes demeurés sous le joug de l’ennemi, ou lâchement résignés à la défaite.

Le premier devoir est de remercier tous ceux qui ont permis ce succès.

Je m’incline devant les tombes du caporal-chef et des tirailleurs qui ont donné leur vie pour la patrie.

Je remercie le chef de bataillon DIO, les lieutenants ARNAUD et CORLU, les sergents-chefs BOURRE, BRIARD, GRISELLY et HABELT, le caporal-chef, les soldats DERALT et ULRICH, les caporaux BOULBOGOL et KOSSIBAI, les tirailleurs ASSOUM, GOMAI, GLERE, KLADOM, TETAINA et TOUGOUNGAR, qui ont versé leur sang devant KOUFRA.

Je félicite les officiers, sous-officiers et soldats dont l’attitude a été particulièrement remarquée au cours du combat.

Je remercie tous les militaires qui ont pris part à l’opération et ont supporté la fatigue.

Je remercie le personnel de la place de LARGEAU, de la portion centrale du régiment et de l’Intendance, qui ont permis au ravitaillement de fonctionner dans des conditions très satisfaisantes.

Je remercie les conducteurs civils qui ont assuré la bonne exécution de tous les transports.

Que ce premier succès soit pour tous un encouragement, dans la lutte que nous avons engagée et que nous mènerons jusqu’au bout.

LARGEAU, le 7 mars 1941

Le colonel LECLERC

Commandant le régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad.

AUX OFFICIERS ET SOUS OFFICIERS DU RTS TCHAD

LETTRE AUX OFFICIERS ET SOUS OFFICIERS DU RTS TCHAD DU 6 AVRIL 1941
(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

On rappelle avec raison l’utilité des discours, je tiens néanmoins à vous en faire un pour répondre à des questions inquiètes que je sens sur toutes les lèvres : ” quand partirons-nous ? Quand nous battrons-nous ? Pourquoi X est-il parti et pas moi ? Nous sommes venus ici pour nous battre et non pour faire l’insurrection… etc… “

Certain d’entre vous sont coloniaux, et de ce fait parfois saturés de leur colonie. D’autres ne le sont pas et affirment qu’ils n’ont pas suivi le Général DE GAULLE pour tenir un poste en brousse.

Cette question est importante puisqu’il s’agit du moral et que cette guerre, comme beaucoup d’autres, se gagnera par le moral.

OU SOMMES-NOUS ?

Nous sommes en Afrique Equatoriale Française, c’est-à-dire dans la seule partie de la France et de l’Empire français qui n’ait pas accepté la sujétion de Berlin.

Nous n’avons donc pas le choix et devons prendre cette colonie avec ses servitudes. Soyons heureux que cette partie de l’Empire Colonial Français, une des moins développées, ait eu la force de maintenir haut le Drapeau National. Nous aurions peut-être moins de mérite à tenir sous le climat facile du Maroc ou de la Tunisie, mais ces belles provinces n’ont pas pu ou pas voulu échapper à l’écroulement.

La France Libre, aujourd’hui, c’est l’AEF.

POURQUOI Y SOMMES-NOUS ?

Est-ce par goût de la vie coloniale ?

Est-ce par goût de l’aventure, des voyages ?

Non, mille fois non… celui qui s’y trouve encore pour ces raisons se trompe entièrement. Il n’a pas encore réalisé le côté dramatique des heures que nous vivons. Nous sommes ici pour gagner une guerre où se joue simplement la vie ou la mort de notre pays.

De la victoire ou de la défaite dépendent de longues années, peut-être des siècles, de liberté ou d’esclavage national. Quand on a devant les yeux un pareil dilemme, les souffrances physiques ou morales peuvent être supportées sans gémir.

Cette victoire, comment la gagnerons-nous ?

Je vous demande de réfléchir aux points suivants :

a) Courrez-vous réellement le danger d’arriver trop tard ?

Je ne le crois pas. Cette crainte, partant d’un noble sentiment, est toujours démentie par les faits. Que d’anciens, en octobre et novembre 14, littéralement affolés de ne pas avoir encore été engagés parce que coloniaux ou cavaliers, ou pour d’autres motifs, et qui ont en suite largement peuplé de leur croix de bois Verdun ou la Somme. A Douala, il y a quelques mois j’étais obligé de mettre à la porte de mon bureau un jeune officier qui voulait retourner en Angleterre parce qu’on ne ” faisait rien “… Quelques jours plus tard il était tué devant Libreville.

Il y aura place au combat pour tous avant que flottent à nouveau nos couleurs sur la cathédrale de Strasbourg.

b) Vos chefs vous donnent-ils l’impression de gens actifs ayant avant tout le désir de laisser faire et voir ? Je ne le crois pas. Ils sont bien décidés à lancer tous leurs moyens dans la bataille, dans le seul but de vaincre à l’heure et au lieu où l’intérêt général le commandera.

c) Quel sera dans cette guerre, qui a toutes les chances de devenir mondiale, celui qui gagnera ? Sera-ce le combattant dit ” très gonflé “… mais vite ” dégonflé ” ? Non. Ce sera celui qui aura assez de forces morales et physiques pour tenir.

d) Ce ne seront pas les agités demandant tous les six mois à changer d’arme, de colonie ou d’unité qui nous aideront à gagner la guerre. Ils s’écrouleront au premier échec. Ce seront les tempéraments solides et stables faisant toujours passer l’intérêt général avant leur intérêt particulier.

TENIR

C’était déjà au cours de la dernière guerre le but principal, la difficulté était alors de tenir dans les tranchées sous les bombardements d’artillerie. Par contre les merveilleuses permissions de détente à Paris ou ailleurs, dont tous les combattants se souviennent, les séjours de repos à l’arrière, le fonctionnement régulier du courrier facilitaient singulièrement le problème.

Aujourd’hui, il s’agit de tenir séparés des nôtres, sous un climat éprouvant et dans des conditions morales et physiques souvent pénibles et ayant parfois l’impression d’être inutiles.

Tenir combien de temps ? Inutile de faire des prédictions, mais prévoyons toujours le pire, c’est-à-dire une guerre longue.

Pendant cette guerre, peut-être longue, quel sera le rôle des troupes de la France Libre, comme d’ailleurs de celle de tous les belligérants ? Sera-ce de se couvrir de gloire par des faits d’armes ininterrompus, de voler de combat en combat, avec des troupes imparfaitement instruites ou armées ? Je ne le crois pas.

Les armées modernes sont des machines complexes ayant des services des arrières grevés de servitude dues au recrutement ou à l’instruction.

” Tenir “. Le problème est difficile, mais il est soluble si l’on garde clairement le but devant les yeux.

Les membres de l’Empire Britannique nous donnent d’ailleurs à ce point de vue un exemple que l’on peut méditer : dans la plus lointaine des colonies ou des dominions, chacun travaille à sa place et applaudit au succès de Cyrénaïque comme s’il y était.

Au fait, n’avez-vous pas déjà joué un rôle dans la guerre ?

Quelle serait aujourd’hui la situation de l’Egypte ou du Soudan Anglo-égyptien si la charnière Tchad n’avait pas été solidement tenue en tous points ?

La notion de front dans la guerre actuelle n’est plus ce qu’elle était autrefois. Occuper une province, un territoire, c’est toujours jouer un rôle stratégique de premier ordre : Vichy, en occupant la Tunisie et le Maroc, prolonge peut-être la guerre de plusieurs années. En occupant le Tchad, nous l’abrégeons.

Sans avoir entendu du coup de fusil, vous avez déjà tous les droits sur ces tristes français déchus qui font le jeu de l’Allemagne en couvrant cette lâcheté par des bafouillages politiques sans valeur.

Au point de vue historique, nous sommes déjà tous de grands français à côté d’eux. Le mot n’est pas trop fort.

Je comprends que le bruit des combats d’Abyssinie ou de Koufra excite votre envie, mais loin de vous désespérer de ne pas y avoir été, constatez avec joie : on est donc bien décidé à ne pas attendre passivement ; si je suis assez intelligent pour rester sain de corps et d’esprit, on m’emploiera “.

En attendant, TENEZ, tenez aussi longtemps qu’il le faudra.

Le victoire finale est certaine, et mérite tous les sacrifices. En remplissant les fonctions qui vous sont données, vous prenez part à la bataille, car, selon le désir d’Hitler, la guerre est bien devenue totale.

Signé : Leclerc.

FORCES DE L’AFRIQUE FRANCAISE LIBRE.

1ER BUREAU

COPIE CONFORME NOTIFIEE

Je désire que cette lettre soit lue par les cadres et commentée à tous les échelons de la hiérarchie.

Elle dit simplement ce que je vous ai souvent répété à tous depuis la capitulation de la France le 22 Juin 1940. Chacun de nous doit servir toute la force du terme, en tenant jusqu’au bout le poste qui lui est confié. Nous n’arriverons à la victoire que par cet effort de volonté tenace.

Brazzaville, le 1er Avril 1941.

Pour copie certifiée conforme : le médecin général SICE, directeur du Service de Santé des Forces de l’AFL (signé : SICE.)

Compte non tenu de nos possessions du Pacifique, trop lointaines pour intervenir directement dans la bataille.

CAUSERIE - KOUFRA

 

CAUSERIE DU 4 OCTOBRE 1997 PAR CECCALDI
(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

KOUFRA

 

Mon cher Président,
Messieurs les combattants volontaires
Mesdames et Messieurs

En faisant appel à mes souvenirs déjà bien lointains, je vais vous parler de Koufra, tel que je l’ai vécu à mon échelon de jeune lieutenant d’Artillerie, commandant l’unique canon de l’opération.

C’est incontestablement un exploit réalisé aux fins fonds de l’Afrique par une poignée de volontaires mal équipés, aux ordres d’un jeune Colonel inconnu jusque là mais qui, par son courage, son audace extrême rentrait désormais dans l’Histoire.

C’était en février mars 1941.

Des Français Libres se battaient déjà aux cotés de nos alliés, sur terre, sur mer, dans les airs et la Résistance Intérieure s’éveillait en métropole.

Mais Koufra était la première action offensive en territoire ennemi, menée par des français à partir d’un territoire français.

Ressenti comme le retour de la France au combat, il a redonné confiance et courage à ceux qui comme vous, Messieurs les engagés volontaires, avaient dit NON ! ! A l’Armistice qui nous était imposé.

Pour bien comprendre l’ampleur des problèmes qu’il a fallu résoudre pour conduire victorieusement une telle entreprise, reportons-nous, si vous le voulez bien, une cinquantaine d’années en arrière.

La France, en guerre contre l’Allemagne est écrasée, vaincue. Elle a subi la plus désastreuse défaite de son histoire. Son armée submergée par le déferlement des blindés s’est repliée sur les routes encombrées de réfugiés. Ses sacrifices pourtant nombreux, n’ont servi à rien.

Le Capitaine de Hauteclocque qui sera l’instigateur, l’organisateur et le vainqueur de Koufra était avec eux. Il n’a pas accepté l’idée de voir ses six enfants grandir sous la botte allemande.

Il a donc rejoint sous le nom de Leclerc, le Général de Gaulle à Londres qui l’a immédiatement envoyé, avec un quatrième galon, en Afrique Equatoriale qui a donné des signes de ralliement.

Il a rallié le Cameroun avec une poignée d’hommes, organisé le Pays en vue des actions futures, révélant d’emblée par ses directives précises et courageuses, ses exceptionnelles qualités de Chef Le Corps Administratif, pourtant jaloux de ses prérogatives, s’est joint sans complexe à ce chef dynamique et audacieux.

Mais le temps presse et il faut aller plus vite et plus loin.

Promu Colonel il reçoit du général de Gaulle le commandement du Tchad qui s’est rallié à la France Libre le 26 août 1940.

Il est à Fort-Lamy la Capitale, le 2 décembre ; le 18 il est à Faya où je me trouve depuis plusieurs mois déjà.

Faya est une grande palmeraie choisie à la veille de la guerre par le Gouvernement français pour y installer une importante base militaire face à l’Italie qui a toujours des visées sur le Tchad. Pendant plus d’un an nous avons fait de gros efforts pour construire, aménager et approvisionner cette base dans des conditions particulièrement difficiles et pénibles. Nos sacrifices n’ont servi à rien. Et aujourd’hui, 18 décembre, l’ambiance est à la déprime. Nous avions suivi de très loin la guerre en France sans possibilité d’y participer et pratiquement sans nouvelles. Les rares communiqués qui nous parvenaient n’étaient jamais alarmants : ” activités de patrouilles, rectification du front….. “.

Nous avions confiance quand tout à coup une nouvelle incroyable, inattendue s’abat sur nous comme un coup de masse sur la nuque : l’armistice est signé, la France est envahie déshonorée. Que s’est-il passé qui puisse expliquer un tel désastre ?

Nous ne comprenons pas, nous sommes découragés, honteux d’avoir été maintenus si loin de France malgré nous.

Ne disait-on pas que nous avions 1 ‘armée la meilleure du monde ; la marine et l’aviation les plus modernes ? N’avions nous pas un immense Empire qui avait donné dans le passé, tant de preuves d’attachement et de fidélité à la France. Et pourquoi aussi demander aux jeunes officiers d’active en pleine forme que nous étions, de déposer les armes sans avoir combattu. Nous n’acceptions pas ce déshonneur.

C’est donc dans l’enthousiasme que nous avions décidé de rallier le Général de Gaulle derrière nos chefs, le Colonel Marchand et le Gouverneur Eboue. C’était le 26 août 1940.

Mais rien n’avait changé depuis. Le Gal de Gaulle était venu nous voir, il nous avait dit des choses intéressantes certes, mais trop générales pour nous remonter le moral. Rien sur notre avenir immédiat, rien sur notre participation au combat. Pour nous rassurer sans doute, il nous a dit que nos soldes nous seraient payées comme par le passé. Triste consolation ! ! Nous nous fichions de nos soldes, dans l’impossibilité où nous étions d’en dépenser le moindre sou. Nous les mettions dans une cantine métallique à l’abri des termites pour les jours meilleurs.

Le 18 décembre, alors que nous étions encore traumatisés par l’Armistice, tout a changé. Un avion que nous ne connaissions pas est venu tourner sur notre terrain de fortune encombré de fûts de 2001 pleins de sable.

Nous n’avions aucun moyen de communiquer avec lui ; qui pouvait venir nous voir ainsi sans même s’annoncer ? Encore un pensions-nous qui vient comme tant d’autres avant lui nous bercer de bonnes paroles et nous prêcher la patience et la résignation. Nous n’étions pas disposés à lui faire bon accueil ; mais comme il n’avait pas l’air hostile le commandant a fait dégager le terrain.

L’homme qui descend de l’appareil s’avance vers nous la canne à la main. Il est grand, mince, racé, son regard est énergique et franc. D’emblée, je ne sais par quelle alchimie nous sommes conquis et nous sentons que l’homme qui est devant nous est le chef que nous attendons depuis si longtemps. Et avant qu’il ne prononce une parole nous nous sentons prêts à le suivre n’importe où.

Sans longs discours, sans mots inutiles, sans rien savoir de nos moyens ni de nous-mêmes, sans connaître le pays, il nous dit de nous préparer à l’attaque de Koufra, de travailler sans relâche à ce projet le temps nous étant compté.

Il nous a transformés, ragaillardis, rendu l’espoir. Enfin, nous avions devant nous un homme qui parlait le langage que nous désespérions d’entendre un jour.

Très éloigné de mes Chefs directs, j’avais l’habitude de prendre des initiatives. Sa manière de commander par ordres simples, précis, efficaces me plut beaucoup. Avec lui pas de complications paperassières. Tout se réglait par contacts directs et par la suite lorsqu’il revenait nous voir, il nous réunissait assis sur le sable autour de lui pour nous donner ses instructions ce qui resserrait encore nos liens avec lui. En nous quittant ce premier jour il nous dit : ” tout ce qui pourra être fait du point de vue combat le sera “. Il tint parole. La ruche de Faya assoupie depuis l’Armistice se remit à bourdonner. Mais si nous avions fourni de gros efforts pendant des mois nous n’étions pas prêts pour la mission qui nous était fixée.

Lorsque le Gouvernement français a décidé en 1938 de renforcer le Nord du Tchad la défense du territoire saharien du Borkou, Ennedi, Tibesti n’était assurée que par des postes isolés d’importances diverses et de trois groupes nomades. En dehors des chameaux il n’y avait aucun moyen de transport. Une compagnie portée a été créée dont la motorisation a été un échec total. Ses véhicules venus de France, des Laffly type S20 des Dragons portés n’ont pas dépassé Koro-Toro à l’entrée du désert, 350 kms au sud de Faya. Ils y sont encore, ensevelis sous le sable et personne ne sait où exactement.

La Section d’Artillerie à chameaux, que je commandais a également été motorisée mais ses véhicules porte-pièces type S15, moins lourds et à pneus semi-gonflables se sont mieux comportés sur le sable mais ils nous ont tout de même lâchés en cours de route vers Koufra.

Nous avons aussi construit et alimenté par convois incessants de chameaux et de camions les dépôts que nous avions faits. Mais ils sont actuellement insuffisants.

Là où il y a 20000 litres d’essence il en faut désormais 200 000. Il faut des suppléments de vivres et de munitions ; il faut de l’essence et des renforts ; il faut reprendre à zéro la motorisation de la compagnie portée. Les camions et les chameaux reprennent les pistes sans interruption nuit et jour. Les difficultés à surmonter sont énormes.

Faya est à 1000 kms de Fort-Lamy lui-même à 1200 kms du port du Cameroun le plus proche.

L’Afrique Equatoriale est la moins bien équipée de toutes nos colonies. Elle s’étend sur 3000 kms du sud de l’équateur au Nord du Tibesti qui culmine à plus de 3000 m. Elle n’a aucune route carrossable, ses pistes en terre battue sont impraticables six mois par an ; elles sont inondées en saison des pluies et les guides les recherchent de leurs pieds nus. Au Nord les chauffeurs civils refusent de dépasser Koro-Toro ; il faut faire un transbordement ce qui augmente encore considérablement la fatigue et les délais. La colonie n’est pas mieux équipée en moyens téléphoniques ou radio.

Si elle est attachante à bien des égards, cette cendrillon de l’Afrique comme l’a écrit le Colonel Michel, est telle que mon père l’a connue trente ans plus tôt au service des Largeau, Borgnis-Desbordes, Marchand. Rien n’a changé. Le Léon Blot, bateau à roue de 1903, navigue toujours sur le Congo l’Oubangui, les mêmes baleinières relient encore Archambaut a Fort-Lamy par le Chari…,

Pour vous donner une idée de la précarité des moyens de liaison, voici un très court résumé de mon voyage en 1938 de Bordeaux a Faya :

J’ai utilisé successivement un paquebot jusqu’à Pointe Noire, un train jusqu’à Brazzaville, un bateau à roue sur le Congo et l’Oubangui, une vieille guimbarde jusqu’à Archambaut, des baleinières sur le Chari un cheval et des boeufs de Fort-Lamy a Abécher et enfin des chameaux jusqu’à Faya. J’ai du marquer bien entendu des arrêts, parfois importants :

A Brazzaville 15 jours, où mon Colonel commandant l’Artillerie a voulu m’a t-il dit voir ce que j’avais dans le ventre avant de me lâcher au bout du monde ;

A Fort-Lamy où mon autre Colonel Cdt le R T S T m’a retenu une semaine, sidéré et très mécontent, d’apprendre par ma bouche que je ne connaissais pas le 75 de montagne et moins encore les chameaux dont je n’avais vu qu’un seul exemplaire au jardin des plantes de Marseille. Ne pouvant me remplacer il m’a laissé filer sur Abécher, à cheval, avec mes boeufs pour les bagages, mon jeune interprète et mes bouviers. Tout le pays était inondé, le Bata était en crue, nous l’avons franchi sur des radeaux de branchages. Dépêchez-vous m’avait-on dit à Fort-Lamy la guerre est imminente. Les postes que je rencontrais ne savaient pourtant rien ; ils n’avaient aucune liaison même avec leur voisin le plus proche. Après 45 jours, j’arrivais à Abécher où j’apprenais que ma Section était transférée en entier en renfort à Faya.

Départ immédiat ! !

Le temps de rassembler le personnel affecté à des travaux divers, de regrouper le matériel plus ou moins à l’abandon, d’acheter des chameaux, de faire les bats, de recruter des chameliers et un guide, la section au complet, réserve de munitions comprise, s’enfonçait dans le désert par Biltine et Fada.

En cours de route pour tester les capacités de mon Unité dont je ne savais rien, j’ai fait des exercices de mises en batterie et de tir fictif; elle en avait besoin. Mon prédécesseur qui était adjoint au Cdt civil et militaire du Ouadaï n’avait pas eu le temps de s’en occuper.

Après 33 jours de désert ma colonne de 250 chameaux, 50 canonniers indigènes, 200 chameliers débouchait sur la Place Blanche à Faya. C’était le 4 décembre 1940 jour de la Ste Barbe, patronne des artilleurs. J’avais quitté Bordeaux le 10 mai précédent, c’était la fin du voyage.

Revenons à Faya où le Colonel nous a laissés à nos occupations.

Conjointement à la préparation matérielle, des raids ont été effectués pour déterminer l’importance de l’objectif et ses accès. Des reconnaissances aériennes ont aussi survolé Koufra d’une part et Aouenat d’autre part, à la frontière du Soudan Anglo-égyptien où les Italiens ont installé un poste qui, s’il était occupé pourrait-être dangereux pour nous. Cette dernière reconnaissance ne revint jamais.

J’ai retrouvé son équipage bien plus tard dans un camp de prisonniers des Abbruzzes où j’avais moi- même été transféré après ma capture à Bir-Hakeim. Il avait initialement été interné à la prison civile de Benghazi au régime des droit-communs. L’avion obligé d’atterrir pour raisons techniques n’avait pas pu repartir. Une patrouille italienne l’avait découvert neuf jours après son atterrissage. D’autres avions ont aussi eu des problèmes. Certains, que nous avons retrouvés s’étaient égarés. L’un d’eux n’a pas eu cette chance, il a été découvert par un chamelier 18 ans plus tard.

Les aviateurs tous très jeunes et inexpérimentés ont fait preuve d’un grand courage et de beaucoup d’adresse. Ils ont eu du mérite. Leurs cartes se résumaient à un quadrillage des parallèles et des méridiens portant simplement l’indication : région sans eau et sans pâturage permanent. L’air chaud faussait la perception exacte de l’altitude et les appareils radio et de navigation n’étaient pas mieux adaptés que le reste, à leur mission.

Une dizaine de français dont le Lieutenant-colonel Colonna d’Ornano, le capitaine Massu, le lieutenant Eggenspiller ont pris part à un raid sur Mourzouk, au centre du Fezzan avec les fameuses patrouilles britanniques du L R D G (Long Rang Désert Group).

Le raid a-t-on dit, a été un grand succès qui a malheureusement coûté la vie au Colonel d’Ornano tué d’une balle dans la gorge à l’attaque du terrain d’aviation. Nous avons beaucoup regretté ce grand soldat, figure de légende à la haute stature, au monocle et au saroual noirs, qui dirigeait en grand seigneur d’autrefois son immense territoire de sable et de cailloux. Les patrouilles L R D G après ce raid sont arrivées à Faya où l’approvisionnement des dépôts se poursuit ; où nous procédons à la modification des véhicules de la Cie Portée. Les cabines sont coupées pour permettre le tir tous azimuts des armes automatiques, les caisses et les châssis sont renforcés. On fabrique des tôles de désensablement à partir de fûts de 200 litres et des supports pour les accrocher de chaque coté des camions. Bref il faut beaucoup travailler. Le résultat fait un peu bricolage et romanichel mais nous sommes enthousiastes et contents.

Une seule crainte pour tous : celle de ne pas être de la Fête.

Lorsque le Colonel Bagnold Cdt les patrouilles britanniques arrive à Faya il paraît surpris par nos équipements : ” C’est ça votre Artillerie demande t-il au Colonel en passant devant moi “. Oui c’est ça ! ! Il n’ajoute rien mais sa mimique en dit long sur la confiance que lui inspire ce petit canon bas sur “pattes “.

C’était un 75 de montagne Schneider réputé efficace par son constructeur. Ses obus avaient la puissance de ceux du 75 de campagne qui avait si grandement contribué à la victoire de 1918. Mais nous étions dans le désert aux températures extrêmes, néfastes au bon fonctionnement des freins et des récupérateurs trop fragiles, qui nous ont trop souvent donnés des sueurs froides. Les véhicules qui nous avaient été affectés -des S15 Laffly, en remplacement des chameaux n’étaient pas non plus faits pour le désert Ils nous ont abandonnés au puits de Sarra où ils sont arrivés péniblement en consommant énormément d’essence.

Si nous n’avions pas épaté le Colonel Bagnold, lui par contre avec ses patrouilles, nous a émerveilles.

Tout semblait fait dans le moindre détail pour les grandes randonnées sahariennes. Les véhicules, sur leurs pneus larges et à basse pression semblaient particulièrement stables et légers ; les champs de tir étaient dégagés, les tôles spéciales étaient maniables et faciles d’accès ; ils disposaient, surtout d’un compas solaire qui les rendait aussi indépendants qu’un navire en mer ; Nous avions beaucoup à apprendre d’eux et nous avons été heureux de savoir qu’une de leurs patrouilles assurerait notre avant-garde sur Koufra.

Le 26 janvier la colonne se met en marche par Ounianga, Tekro, le puits de Sarra dernier puits avant l’objectif, 500 kms plus loin. Elle comprend 100 européens et 300 tirailleurs.

Le 29 elle est à Tekro, dernier poste français, le 31 à Toumrno surmontant de grosses difficultés. Trop de chauffeurs sont inexpérimentés et perdent beaucoup de temps dans les ensablements. Le sable qui s’infiltre partout est mortel pour la mécanique. Il nous est arrivé de changer un moteur de camion à bras d’hommes sans chèvre ni palan. Le Colonel, lui-même en a été surpris ; Il est partout, stimulant les uns, encourageant les autres. Malgré la fatigue le moral est au plus haut.

Les Britanniques sont devant nous. Au Djebel Chérif à 100 kms de Koufra c’est le drame, la patrouille du major Clayton est repérée par l’aviation italienne. Attaquée par surprise par la Sahariana, elle subit, de lourdes pertes. Le Major Clayton blessé, est fait prisonnier ; plusieurs véhicules sont incendiés ; la patrouille se replie vers le sud abandonnant sans le savoir quatre hommes dans les rochers.

Ces hommes sous la conduite du soldat Moore, un Néo-Zélandais se porteront eux aussi vers le sud en direction des français qu’ils espèrent rencontrer. Ils n’ont que 6 litres d’eau pour 4 et feront 400 kms à pied avant d’être secourus ; tous ne survivront pas.

Apres cet accrochage meurtrier, les Britanniques décident de regagner directement le Caire qu’ils ont quitté le 26 décembre 1940. Ils auront fait à leur arrivée 7000 kms en 45 jours.

Qu’allait faire le Colonel Leclerc sans possibilité de renforts ni d’appuis, à l’ instant même où les Italiens alertés sont sur leur garde ? ?

Il décide de continuer mais au préalable il conduit lui-même une reconnaissance légère de 22 voitures et d’une soixantaine d’hommes sur Koufra. Le gros de la colonne se regroupe à Tekro et au puits de Sarra qui s’avère inutilisable, obstrué par des pierres et des bêtes crevées.

A Koufra le Colonel qui parle l’Arabe a recueilli les renseignements qu’il cherchait auprès des indigènes sidérés de voir des français. Il rentre à Tekro avec un prisonnier. En cours de route le détachement est attaqué par l’aviation ; le lieutenant Arnaud est très grièvement blessé, un tirailleur est tué, trois autres sont blessés. Ni à l’aller ni au retour ils n’ont vu les quatre britanniques qui marchent vers le sud sous un soleil de plomb. Sans prendre le temps de réunir ses officiers le Colonel ordonne de passer à l’attaque sans plus attendre.

La colonne est allégée et le Colonel renonce à son artillerie.

” Ceccaldi me dit-il je ne vous emmène pas je n’ai pas de camions à vous donner “.Les Laffly, en effet avaient rendu l’âme au puits de Sarra. Je réponds au Colonel que j’ai trois Chevrolet qui m’ont été donnes je ne me souviens plus comment aujourd’hui. ” Vous n’aurez pas le temps de les aménager ” ajoute t- il, nous partons immédiatement. Mais mon Colonel ils sont aménagés ! ! Nous avions profité de cette courte période de regroupement pour transférer les rampes de chargement des Laffly sur les Chevrolet. Nous avions même renforcé les plates formes avec des longerons prélevés sur des Matford abandonnés. Tout cela avec un outillage des plus rudimentaires. Le Colonel m’a regardé ; il m’a souri comme il le faisait parfois lorsqu’il était agréablement surpris ou content. D’accord me dit-il mais vous n’emmènerez qu’une seule pièce. C’est ainsi qu’un 75 de montagne, un officier, 2 s/officiers et 16 canonniers participèrent à l’opération.

La colonne se remet en marche le 17 février. Le gros dont nous faisons partie est aux ordres du Cdt Dio. Nous progressons difficilement. La conduite dans le désert, par sa variété est très difficile. II faut une grande expérience pour repérer d’un coup d’oeil l’endroit qui sera franchi difficilement de celui qu’il faudra contourner ou de celui enfin qui sera traversé à la vitesse maximum.

Le Serir est une plaine de graviers, la Hamada une table de roches nues, le fech fech est pulvérulent, c’est la terre pourrie.

Peu de gens ont parcouru la région de Koufra qui est considérée comme la plus aride et la plus isolée du monde. Je suis le serre file de la colonne. Le soir le Colonel s’informe de nos problèmes tout en partageant parfois une boite de conserve avec nous. Il nous prodigue ses encouragements dont il sait pourtant que nous n’avons pas besoin pour mettre tout notre coeur à l’effort qui nous est demandé.

Le 19 février nous entrons en pleine nuit, dans la palmeraie de Koufra. Nous ne savons rien ou presque sur Koufra. C’est une très importante palmeraie, occupant le fond d’une cuvette de 50 kms sur 20. Elle comprend six oasis dont El Diof dominé par le massif El Tag, notre objectif C’est le fief des Senoussis secte indépendante de l’Islam que les Italiens ont conquis en 1931. Ils l’occupent actuellement avec 400 hommes très bien armés et à l’extérieur les compagnies sahariennes et l’aviation veillent sur sa sécurité. C’est une étape , sur la route aérienne d’Addis Abeba.

Après tant de privations et d’efforts, la découverte de cette palmeraie est un enchantement. De l’eau partout, de beaux jardins pleins de légumes verts appétissants. Je n’ai jamais tant apprécié que ce jour là, les petits oignons blancs que j’ai mangés en arrivant. A Faya il est vrai, les légumes sont plutôt rares et nous manquons peut-être aussi de vitamines. Mais il faut s’extraire à cet enchantement. Le Colonel se bat déjà contre la Sahariana qui malgré le soutien de son aviation est mise en fuite par le capitaine de Rennepont.

Reste le fort d’El Tag. Nous recevons l’ordre d’en faire le siège et l’artillerie a pour mission de le harceler jour et nuit. Nous participons aussi à des patrouilles dans la palmeraie et aux environs immédiats auxquelles le Colonel se joint parfois.

Au cours de l’une d’elles, le Cdt Dio blessé, est évacué par avion sur Fort-Lamy. Nous en sommes très affligés. Nous aimons ce “vieux ” blédard aux manières parfois brusques mais dont les ordres sont toujours réfléchis et judicieux. Nous le retrouverons plus tard, dans le Fezzan ou je ferai encore partie de son groupement. Sa grande expérience du désert sera encore très utile au Colonel.

Nous avons des coups heureux. Les murs d’enceinte sont moins épais que prévu et de nombreux obus font brèche. Le Colonel informé me dit d’intensifier le tir. Des obus éclatent dans le mess des officiers semant la panique, un autre éclate dans un magasin d’habillement au milieu de bidons métalliques qui font un bruit énorme. Le Cdt du Fort qui s’y était réfugié nous dit plus tard avoir cru qu’il était personnellement visé Le poste radio est endommagé ; la drisse du mat des couleurs est coupée projetant à terre le Drapeau qui ne sera plus relevé. Le moral des défenseurs fléchit, d’autant plus qu’ils sont abandonnés par la compagnie motorisée et l’aviation. L’armement et l’approvisionnement dont ils disposent dans le Fort est pourtant très important encore.

Un matin, le l’ mars je crois, je vois dans mes jumelles flotter un linge blanc au bout d’une perche. J’en avise aussitôt le Colonel qui avec sa fougue et son courage extraordinaires se précipite au fort, se fait ouvrir les portes, y pénètre en exigeant la reddition immédiate. Les Italiens subjugués par tant d’audace se rendent à lui. La bataille est terminée. Dans la journée il m’est demandé de me rendre au Fort où le Cdt italien voulait voir l’artilleur. H croyait paraît-il que nous avions au moins quatre pièces.

En entrant j’ai la surprise de trouver une dizaine d’officiers parfaitement alignés, en grande tenue, bottes et capes noires doublées de rouge. C’est magnifique et imposant. Ils me regardent d’un air étonné ; je suis pieds nus, mal rasé, en mauvais pull-over kaki, un chèche sur la tète en guise de coiffure. Le 2 mars, devant le détachement en loques et cependant figé dans un garde à vous impeccable le Drapeau français monte au mat des couleurs. ça en est fun de 10 années de domination italienne et de Koufra comme importante escale aérienne sur la ligne de Tripoli Addis-Abeba. C’est un grand succès pour nous.

” Nous sommes en marche nous dit le Colonel nous ne nous arrêterons que lorsque le Drapeau français flottera sur la cathédrale de Strasbourg “

Nous sommes en marche en effet et quelques mois plus tard ce sera le Fezzan. De nombreux camarades se joindront à nous venant du sud ou d’Angleterre. Et plus tard, en 1943, avec l’apport de nouveaux moyens en matériel et en effectifs, 5000 hommes et 700 véhicules monteront victorieusement vers le nord, vers la Seme Armée britannique, vers nos camarades de la D F L, vers la Méditerranée.

Notre Colonel aura pris du galon ; il sera Général, ses responsabilités seront immenses et si nous continuerons à le voir ce ne sera plus jamais comme avant. H aura moins de temps à nous consacrer.

Plus tard encore, sa 2eme D B, joyaux de l’armée française formée par amalgames successifs de tout l’empire à la poignée de “grognards ” du début, déferlera fière et invincible de la Manche à Strasbourg et au-delà. Serment tenu. ! !

Aujourd’hui, Strasbourg conserve dans son musée, le fanion de la Sahariana symbole du serment de Koufra et le drapeau planté sur sa Cathédrale le jour de sa libération par le spahi Lebrun .Ce drapeau symbolise l’accomplissement de ce serment.

Pour le cinquantenaire de la libération de la ville des enfants des écoles, sous la conduite de leurs Maîtres ont fait le serment de se réunir à nouveau pour le centenaire.

Il faut les croire, les Alsaciens sont gens de parole qui n’oublient pas.

Et fièrement, comme ils l’ont fait avec nous, ces enfants devenus des hommes chanteront encore et toujours:

” Les gars de Leclerc passent en chantant…………

Je vous remercie.

R. Ceccaldi

L’artilleur de Koufra